Dans les toilettes du centre commercial de Bordeaux Lac, samedi matin : je suis parti faire quelques courses et une envie de faire pipi se fait de plus en plus pressante. J’ai la sensation que ma vessie ne tiendra pas le temps qui me reste à arpenter les rayons de l’hypermarché et à passer en caisse. Alors, je laisse mon caddie dans une allée et je vais là où je me dois (où je me doigt ?) d’aller : me vider. Discrètement. Mais les urinoirs sont hors d’usage. Il me faut donc me rabattre dans une cabine. Et là, une fois ma petite affaire terminée, je veux sortir et je tombe sur des poèmes, imprimés sur la porte et là, je me dis que j’ai bien fait de venir faire un gros pissou car le texte que j’ai lu n’est pas très long mais il m’a beaucoup plu. J’avoue que je ne le connaissais pas. Le voici :

Sensation

Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l’herbe menue :
Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue.

Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :
Mais l’amour infini me montera dans l’âme,
Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la Nature, – heureux comme avec une femme.

Arthur RimbaudPoésies (Mars 1870)

Maintenant, je me dis que la prochaine fois que j’irai faire des courses là-bas, je me retiendrai d’aller pisser avant de partir et je me garderai pour pouvoir lire les autres poèmes offerts aux yeux de ceux qui sont avant tout venus pour se soulager. Et si j’ai envie de faire la grosse commission, alors, je m’assoirai tranquillement et prendrai mon temps pour lire le plus long de tous les poèmes affichés. Si ça, ça n’est pas une bonne façon de faire aimer les vers à ceux qui n’en ont pas l’habitude, je ne vois pas ce que c’est d’autre. Moi, ça m’a enchanté. Et pour les esprits chagrins qui vont trouver à redire sur le fait que j’ai associé Rimbaud à des besoins intimes pressants, qu’ils n’y voient rien d’autre qu’une coïncidence d’espace et de temps. J’aime trop la poésie pour l’insulter.