C’est un peu comme si on sortait d’une longue hibernation mais pas d’une hibernation à cause du froid, non, plutôt d’une espèce de déluge. Comme si les tuyaux du ciel avaient eu une fuite et que les anges n’avaient pas réussi à la déceler et donc, encore moins à la réparer. Tu parles d’une vie d’ange, toi, si c’est pour passer ton temps à tenter de colmater les nuages. Si on avait su, on aurait signé pour l’enfer, là, au moins, à condition d’aimer la canicule, il n’y pleut jamais. Mais voilà, si on savait tout à l’avance, rien n’aurait d’intérêt et si ma tante en avait, de l’eau, on l’appellerait tantôt. Mais là n’est pas la question.

En tout cas, ce matin, je suis parti au marché de la place Pey Berland, sans commande pour le patron car il est à Biscarrosse depuis hier mais il rentre pour déjeuner parce que, ensuite, nous irons écouter un récital de piano de Bertrand Chamayou. Que des pièces de Schubert. Et moi, au marché, j’ai encore acheté des schu de Bruxelles, bientôt, ce sera la fin de leur saison. Mais pas que ça, j’ai aussi acheté d’autres fruits et légumes mais en fait, comme je n’ai pas encore cédé à la tentation des premiers primeurs (c’est un pléonasme ou alors, je ne m’y connais pas), ça n’a que peu d’importance. Nous verrons dans les deux ou trois prochains dimanches.

Et puis, je suis rentré pour me doucher, tenter de m’habiller un peu mieux qu’avec un simple tee-shirt parce que pour aller assister à un récital, surtout avec un jeune pianiste bien mis de sa personne, autant ne pas se faire remarquer. Mais j’ai quand même sorti la chemise à manches courtes, oui, je sais, on dit une chemisette mais bon, si on commence à revenir sur chaque mot que j’écris, on n’est pas au bout de nos peines. Et je mettrai le pantalon noir. Et puis, et puis, et puis, il faudra surtout que je sois attentif et que je ne m’évade pas pendant le récital. Mais je me connais, je vais penser à autre chose et je serai incapable de parler précisément de la musique.

Parce que là, je suis dans un état proche de l’Ohio, comme le chantait Isabelle. Mais moi, à sa différence, je n’ai pas le moral à zéro, au contraire, je l’ai au même niveau que celui de la température extérieure de ce dimanche ensoleillé, calme et bleu. C’est comme si tout d’un coup, nous sortions, je sortais d’une longue léthargie. Comme si je sortais la tête de l’eau et que je découvrais un autre monde. Comme si je découvrais une île après une nage sans fin consécutive à un naufrage. Et peu me chaut que cette île soit déserte, de toute façon, l’essentiel, c’est de me mettre un peu au sec.

Mais pas au pain sec et à l’eau car si là-haut, on entend ça, on va encore nous ouvrir le robinet à pluie. Alors, c’est sans doute dommage d’aller s’enfermer à l’Auditorium de Bordeaux par un si bel après-midi de dimanche, un après-midimanche, mais que voulez-vous, on a déjà réservé, on respirera après. En sortant. Ça ne doit pas durer des heures. Et là, encore baignés des notes mélodieuses de Schubert, peut-être apprécierons-nous encore plus le bleu du ciel, la pureté de ce début de printemps avant l’heure. Et prendre un peu d’énergie avant que ne revienne le temps de l’eau, le temps mouillé, le temps des pleurs.