J’avoue que j’appréhendais un peu ce récital qui plus est, au lieu de profiter de ce temps printanier, de ce soleil éblouissant sur fond de ciel bleu plus bleu que le bleu de certains yeux. J’avoue que j’aurais éventuellement apprécié de m’allonger sur une herbe tendre et douce ou sur un transat au bord d’une piscine comme à Biscarrosse, par exemple. Ou aller marcher dans la forêt et sentir frémir la nature dans un regain de vie. Ou me dégourdir en lisant sur un banc public, banc public, en me foutant pas mal du regard oblique des passants. Mais non, je suis allé m’enfermer à l’Auditorium.récital

Rang R. Face au piano. Peut-être un peu loin mais le patron m’a conseillé de fermer les yeux pour le laisser porter par la musique. Non, j’ai choisi l’autre option, celle de regarder au mieux les mains du pianiste, son corps, ses pieds, son attitude et rester comme hypnotisé. J’ai été capturé par sa virtuosité, par celle de Schubert et par les myriades de notes, tantôt douces, tantôt violentes mais toujours mélodieuses. Toutes les nuances de la mélancolie contrebalancées par l’énergie parfois déroutante des choix des pièces jouées par Bertrand Chamayou. Je n’ai rien raté ni des yeux, ni des oreilles.

Ni de mon esprit enthousiasmé. Je n’ai pas vu le temps passer. Je me suis surpris à ne pas en avoir assez alors que je ne suis pas spectateur habituel de récital de ce genre. Et j’ai parfois fermé les yeux malgré tout pour voir si j’entendais différemment. Et ce qui devait arriver arriva et j’ai compris que j’avais bien fait de venir assister à ce grand moment de musique. J’ai entendu la mer. J’ai vu la nature poindre au printemps. J’ai senti l’herbe tendre d’un pré ensoleillé. J’ai entendu le chant des poètes. J’ai dansé la valse. Et j’ai battu la mesure. Emporté par les mélodies comme sur un tapis volant.

Je pense que je ne suis pas près d’oublier combien j’ai été transporté par tant de beauté, tant de grâce, tant de force et j’ai eu la sensation de communier avec le public. Avec ce jeune homme d’à peine vingt-ans, à proximité de moi, qui était autant subjugué que nous. Avec ce garçon, venu avec sa mère, d’une dizaine d’années qui vibrait à chaque applaudissement. Avec cette femme aux cheveux blancs, deux rangées devant moi, qui se retenait de frapper dans ses mains au moindre silence tant elle était prise.

J’ai fermé les yeux mais je n’ai pas sombré dans cette somnolence que je craignais et que j’aurais vécue si je m’étais allongé sur une serviette à la plage. Si je m’étais mis à lire sur une chaise-longue, en terrasse, sous l’auvent. Si je m’étais appuyé contre la balustrade face à la Garonne, sur les quais. Je ne me suis pas endormi car je n’ai pas voulu en perdre une note. Et même dans la pénombre, même reclus, de mon propre chef, j’ai connu le printemps comme jamais, là, enfermé dans cet Auditorium.