Quand on prend le temps de regarder ses congénères et ses contemporains, parfois, on tombe sur des originaux qui font sourire ou qui ont une vraie dimension poétique. Je dis bien l’un ou l’autre car jamais je n’ai vu quelqu’un qui était capable de m’émouvoir par la poésie de sa personne tout en me faisant éclater de rire. Et je passe sous silence ceux qui m’agacent pour ne pas dire plus. En ce moment, le ronchon est en sommeil et avec un peu de chance, il va passer plusieurs mois en hibernation. Mais on ne sait jamais. Ne réveillons pas un ronchon qui dort. Bien au contraire, il faut profiter de ce calme bienvenu. Je disais donc que quand on prend le temps de regarder autour de soi, parfois, on tombe sur des singularités qui méritent vraiment d’être signalées. D’être partagées. Et c’est ce que j’ai envie de faire ce soir.

Il y a eu cet homme (je dis ça par rapport à son costume, plus apparent que sa tête) qui était assis dans le tram et qui lisait une revue en la pliant de façon à ne pas prendre trop de place pour ne pas déranger son voisin ou sa voisine. Et sur la page qui était face à nous, face à moi, c’était la tête d’une femme en gros plan. Et c’était insolite de voir cet homme en costume strict comme s’il avait une tête de blonde sur un corps qui respirait plus la virilité que le travestissement. Il y a eu cette femme, assise à côté d’une femme enceinte probablement pas loin de son terme et qui avait un gros ballon posé sur ses cuisses et qui lui faisait un gros ventre. Sa voisine était-elle vraiment enceinte ou avait-elle caché un ballon sous ses vêtements, elle aussi ? Je ne le saurai jamais et c’est très bien comme ça. Parfois, souvent, il vaut mieux garder les images pleines de mystère.

Et hier, alors que j’arrivais au marché de la place Pey Berland, il était un peu plus de neuf heures trente, ma marchande de fruits et légumes préférée était déjà installée mais sans Angelo, cette semaine. Le marchand de produits italiens était absent et je le savais, il me l’avait déjà annoncé il y a quinze jours de cela. Et les autres forains étaient présents avec leurs produits : des fromages, des huîtres, des spécialités sud-américaines et du vin. Et alors que je prenais mon temps, pour une fois, j’ai soudain entendu un chant aigu comme celui d’une flûte, malgré les bruits ambiants de la ville en activité dominicale. Et ce chant de flûte semblait de plus en plus présent. Je me suis retournée et j’ai vu d’où il venait. Un mec, plutôt jeune, sur son vélo, en train d’avancer en roue libre dans le virage contigu aux voies du tram et il jouait de la flûte. C’était une très belle vision enchanteresse. Il m’a fait penser à celui de Hamelin mais là, à Bordeaux, je n’ai vu aucun rat le suivre. Pas même d’opéra.