Ce n'est pas sans une certaine émotion mâtinée d'une fierté non feinte que vais vous parler d'Albert Fournaison.

Albert Fournaison, grand homme simple s'il en est, est un vieux monsieur très respectable, de près de quatre-vingt-dix ans, qui a connu bien des choses en ces neuf décennies, dont une grande guerre et une autre, un peu plu secrète, en Algérie.

Albert Fournaison a connu les plus grands et il en a vu plein disparaître sous ses yeux, il a eu la chance de croiser Colette et Boris Vian alors qu'il habitait à Paris. Il vit Piaf et Brel sur scène. Il a connu les années d'insouciance qui ont suivi celle, noires, de l'occupation.

Albert Fournaison a appris le violon comme ça, presque par hasard et s'il n'est pas devenu le grand soliste qu'il aurait pu devenir, c'est parce qu'un jour, il a rencontré Yolande, qui sera sa femme pendant plus de cinquante ans avant de s'éteindre et de le laisser dans un silence assourdissant.

Albert Fournaison n'a pas eu d'enfants et donc, pas de petits-enfants non plus, c'est pourquoi il aime bien aller les observer dans les jardins publics. En tout bien tout honneur, car Albert Fournaison est un homme bien sous tous rapports. C'est un homme droit, honnête et bon.

Albert Fournaison vit seul. En compagnie de son chien, un petit griffon qui aurait pu faire de la pub pour une marque d'alcool et son petit Youpla lui apporte toute l'affection dont il a besoin les soirs de disette, quand il est seul devant sa télé et qu'il repense aux jours heureux. Avec Yolande. Sa Yoyo. Ce n'est pas un hasard si Youpla s'appelle ainsi, ça commence comme Yolande. Clin d’œil.

Albert Fournaison est un homme qui aime la vie malgré tout. Il aime rire. Il aime sortir avec les quelques amis qu’il a encore, une fois ou deux l’an et se payer un bon petit restaurant avant de rentrer chez lui, tout seul, dans son petit appartement du sixième étage pour retrouver Youpla, la tête encore un peu ailleurs, au pays des rires qui fusent et dans certaines vapeurs que le vin, qu'il boit avec modération, lui procure ces soirs-là. Ces soirs de fête.

Albert Fournaison, un jour, il disparaîtra comme il est venu, sans faire de bruit. Une vie sur la pointe des pieds, sans jamais déranger personne. Comme s'il avait enfilé des chaussons depuis sa naissance sans les avoir jamais quittés. Jamais un mot plus haut que l'autre. Jamais un bruit pour ne pas prendre le risque de déranger ses voisins. Toujours aimable. Pas comme cette conne de voisine du dessus qui n'arrête pas de faire du boucan de 6 heures du matin à minuit. Elle fait tomber des tas de choses. Elle tire sans arrêt ses meubles sur son carrelage sur lesquels elle n'a même pas pris la précaution de mettre des tapis pour amortir les nuisances. Et surtout, elle dit qu'elle ne garde jamais ses chaussures quand elle est chez elle, alors, si elle fait autant de bruit quand elle marche, la mère petits-pas, c'est qu'elle doit avoir sacrément de la corne sous les pieds, la grosse vache !