Un dimanche matin de début octobre, normal, ensoleillé et un peu frais mais pas froid, neuf heures vingt-cinq, place Pey Berland, à Bordeaux. Travelling général sur les forains déjà installés depuis le quai de la station du tram ligne B : « Hôtel de ville.» Sont déjà là : le traiteur sud-américain, le marchand de pain et de gâteaux, le marchand de saucissons et de fromage, un marchand de vin, l’épicier italien qui n’a d’italien que le nom des produits de son étalage et il porte le même sweat à rayures que lors des deux dimanches précédents. Peut-être même trois. Couleurs d’automne. Et la dame de Marmande, enfin pas tout à fait, plutôt un peu à côté mais c’est plus simple de dire Marmande, surtout pour ceux qui ne sont pas du Lot-et-Garonne première cuvée à froid, et la dame de Marmande est là mais son mari a dû arriver en retard. Rien n’est installé. Et pourtant, il y a déjà deux dames âgées dont la vieille italienne qui habite au troisième, dans notre immeuble, qui sont déjà là à faire le pied de grue pour ne pas faire la queue après, elles préfèrent faire la queue avant. Leur temps doit être plus compté que pour les autres, les gens qui travaillent en semaine ou qui ont des activités le dimanche. Je ne l’aime pas, elle. Il faut le savoir. Mais je ne m’attarderai pas sur elle. Il y a nettement plus intéressant et plaisant à voir.

Gros plan sur les deux employés de la dame de Marmande : Angelo, que je vois ici depuis plusieurs mois et un grand brun à lunettes, le chouchou d’une cliente qui préfère passer son tour plutôt que se faire servir par un autre que lui. J’ai mes préférences, moi aussi : j’aime bien quand c’est Angelo car j’ai confiance en lui et j’aime bien quand c’est la patronne, car c’est une pro et en tant que patronne, elle peut m’arrondir ma note, ce qu’elle a fait, ce matin : « Ça fait seize euros soixante-dix. Seize euros, pour vous. » Je l’ai remerciée en disant que non, il n’y avait pas de raison mais justement si, elle avait raison et je lui ai donné un billet de vingt euros et elle m’a rendu deux pièces de deux. Le compte était bon. Pour cette somme-là, j’ai rapporté : trois poireaux s’il vous plaît et je garde les verts, merci. Un boule de céleri rave mais pas trop grosse, si possible. Un chou chinois. 600 grammes de tomates « andine cornue », vous avez vu, cette fois-ci, je me suis souvenu du nom, je l’ai répété mentalement plusieurs fois cette semaine quand je pensais à vous. Trois beaux poivrons rouges, aussi, s’il vous plaît. Et un kilo de prunes mi-cuites. « Profitez-en, ce sont les dernières, la semaine prochaine, ce seront les prunes cuites. » Et un deux cents grammes dans un sachet séparé.  Et ce sera tout, oui. C’est un panier de transition : des légumes d’été et des légumes d’hiver. Un peu de fraîcheur et du soleil. C’est la vie, quoi.

Gros plan sur l’étal de l’épicier en produits italiens. « Bonjour monsieur, vous allez bien ? Vous allez être content, cette semaine, j’ai de tout, vous allez pouvoir vous régaler », m’annonce-t-il dès que j’arrive alors que nous nous étions déjà salués une première fois en nous croisant sur la place, quand je suis arrivé et que je m’apprêtais à attendre que la dame de Marmande se soit un peu installée. Eh bien, je crois que je vais rester sur les petits gnocchis, je vais essayer de les faire en gratin avec des poivrons émincés et du parmesan. «  Ah, vous me direz, je n’ai jamais pensé à les préparer comme ça. Et avec ça ? » C’était tout. « Je ne serai pas là pendant deux semaines, vous savez, vous pouvez les congeler, si vous voulez. » J’ai préféré pas. J’ai payé mes gnocchis, 8 euros (16 euros le kilo, quand même !) et il a tamponné ma carte de fidélité, la deuxième, déjà et je suis allé à Cabirol pour déposer le kilo de prunes mi-cuites dans une boîte hermétique dans le réfrigérateur du patron qui passe le week-end à Biscarrosse mais « tu me prends un kilo de prunes, s’il te plaît, elles sont trop bonnes… » Et en partant de la place, travelling arrière avec fondu enchaîné sur les voies du tram et un plan élargi vers le Palais de Justice et le Fort du Hâ. Noir. Et à propos de noir, en arrivant chez le patron, j’ai rentré sa poubelle dans la cour. Et j’ai apprécié passer cinq à dix minutes sur la terrasse, devant le jardin, le bassin à poissons et cette hallucinante collection de chayottes (christophines) accrochées comme des boules de Noël à une guirlande autour des branches de son propre prunier. Un petit moment simple mais quasiment extraordinaire.