On peut se convaincre qu’il fait jour, on peut se dire qu’il fait jour et on peut jouer à s’il faisait jour. On dirait qu’il ferait jour et que ça serait le ciel bleu et le soleil qui seraient au-dessus de nous et que ça serait vachement bien. Mais non, en réalité, il fait encore nuit et bel et bien nuit, même. Je sais que je ne me trompe pas car j’écris ce billet à tâtons. Je n’ai pas allumé la lampe de la coiffeuse qui me sert de bureau (quel comble d’avoir une coiffeuse comme bureau pour quelqu’un comme moi qui ne se coiffe jamais ou si rarement !) et je ne vois clair que par la lueur de l’écran de mon ordinateur portable. Et je m’en fous, d’être presque dans le noir, ça ne me fait pas peur. Pas du tout. Je suis chez moi, donc, a priori en sécurité. Je n’ai rien à perdre, à rester dans la pénombre.

Chez moi, il me semble quasi impossible de faire une mauvaise rencontre. Donc, personne ne va venir m’agresser. Je n’ai pas non plus branché la télévision ni la radio. Il n’y a que moi. Aucun bruit, à peine, de temps en temps, celui de la ville : un camion pour les poubelles ou une moto qui pétarade comme si c’était jour de fête nationale. Les nuages, s’il y en a, sont réputés pour ne pas faire de bruit, quand il n’y a pas d’orage de prévu. Les étoiles sont bien trop éloignées de nous pour qu’on les entende se parler entre elles. Et la Garonne, comme elle n’est pas à portée de vue de chez moi, même si elle n’est qu’à deux cents mètres, elle n’est pas non plus à portée de mes oreilles. Je suis bien, je suis calme, je suis presque zen. Je suis au calme. Je suis un jardin japonais en fin de nuit.

Tout à l’heure, le compte à rebours va commencer, quand le jour sera levé, ce gros feignant. Moi, je l’attends, il y a un moment que je suis réveillé, que je suis prêt et s’il n’avait tenu qu’à moi, nous serions déjà partis en ville pour aller chercher les journaux, acheter les deux choses qui me manquent pour finir de préparer mon déjeuner de réception, pour Claire, Chuchu et leurs maris, tout à l’heure mais non, je suis là, dans la pénombre, dans des presque ténèbres, comme si j’étais sous les draps et sous des couvertures, à attendre que le jour arrive. Et pourtant, je fais comme s’il était déjà là, histoire de ne pas m’impatienter. Je fais comme si. J’ai souvent fait comme si. Ou comme ça. Mais plutôt comme si. Ce n’est pas grave, tout le monde s’en remettra. Même la nuit. Même le jour.