À force d’avoir dormi cent ans dans mon beau château, une fois que le prince est venu me réveiller pour me faire renaître au monde, j’ai réalisé que j’avais pris un coup de vieux. Un sacré coup de vieux. Des creux ici et là, dans mon visage que j’avais tant de peine à reconnaître (j’ai toujours du mal quand je me lève, tant que je n’ai pas bu un café, comme on dit, je ne suis bon à rien – ce n’est pas vrai mais j’aime bien l’idée de le dire quand même) et des rides, dans le cou, des cernes autour des yeux : « Mes yeux, rendez-vous, vous êtes cernés ! »

Et je me suis dit : « Finalement, ta barbe n’a pas poussé tant que ça mais tes cheveux, oui, un petit tour chez le coiffeur, ça ne serait pas du luxe. » Néanmoins, je suis resté calme. Une certaine volupté m’a envahi avant de me ressaisir : et maintenant, que j’ai pris cent ans de plus, qu’est-ce que je vieux faire de ma vie ? Est-ce que je sais au moins ce que je vieux ? Je me suis posé à cheval sur la meurtrière de mon ancien cachot, en haut du donjon, un pied dans le vide et l’autre sur les grandes tomettes de ce qui a été ma chambre prison pendant tant de temps.

Et je regarde en bas, loin en bas, les douves pleines d’eau et je repense à toute ma vie passée et à celle à venir. Je me souviens, le jour où je me suis endormi pour cent sept ans, c’était le 31 décembre 2019, on venait juste d’échanger nos vieux de bonne année, en trinquant, j’ai ébréché ma coupe de champagne et je me suis coupé avec le petit morceau qui était tombé par terre et je me suis écroulé. Le problème, c’est que le prince qu’ils m’ont envoyé pour me réveiller, c’était un intérimaire et il est déjà reparti, il n’avait pas le droit de faire des heures supplémentaires.

« Alors, ai-je une idée de ce que je vieux ? » Je vais rappeler la société qui propose les services des princes. Oui, bien sûr que je vais le faire. Je ne suis pas en train de plaisanter. Je vieux qu’un prince revienne me voir de toute urgence. Sans déconner. Je vieux un prince. Sans rire. Et quand il sera là, je le regarderai droit dans les vieux, dans le blanc des vieux et je lui demanderai de m’aider à trouver un moyen de m’en sortir. De sortir de cet enfermement, parce que me réveiller d’un baiser furtif, c’est bien mais me faire partir ailleurs, ce serait tellement mieux.

C’est exactement ça. Ça serait tellement mieux. Et je suis tellement vieux. Mieux vaut tard que jamais. Et je suis prêt à partir braver les éléments du monde extérieur même si celui-ci a dû beaucoup changer. D’après mes calculs, on serait en 2026. Déjà, je n’aime pas trop ce nombre-là. J’aurais préféré qu’il soit impair. D’ailleurs, je me demande si je ne pourrais pas retourner me coucher un an de plus. Oui, ça, c’est une bonne idée. Voilà ce que je vieux faire. C’est exactement ça que je vieux faire. Allez, vite, qu’on m’envoie un prince pour m’aider à me rendormir !