tentative d’épuisement d’un lieu bordelais
Hommage à Georges Perec.
Je n’aime pas les prises de sang. Je n’aime pas les piqûres. Tout le monde sait ça même le plus lointain inuit et le plus lointain pygmée. Et quand j’ai besoin de m’en faire faire une, j’y vais au moins vingt minutes avant l’ouverture car je préfère attendre dehors que dedans. Pourquoi ? Pour être le premier à passer et être débarrassé au plus vite de cette corvée. Et parce que le fait d’attendre dedans, avec tous les autres qui viennent se faire piquer (ou faire pipi), ça veut dire que je vais éventuellement ressentir leur stress, entendre leurs plaintes ou voir leur air satisfait et tout ça, ça me dérange à un point que personne ne peut imaginer. Et l’autre matin, justement, j’étais là à 6h35, devant la porte close, celle du laboratoire et j’ai attendu. Et j’ai passé le temps. Et j’ai regardé. Écouté. Entendu.
Déjà, le café qui fait l’angle avec la rue des 3-Conils, quand les employés sortent les tables et les chaises pour leur immense terrasse, ils font du bruit. Et on entend la musique qu’ils mettent à un niveau sonore un peu fort pour une heure aussi matinale. Et j’ai vu un camion de livraison faire une marche arrière, j’ai entendu le radar de recul et le tire-palettes qui fait un bruit infernal. Une femme est passée à vélo. Un homme la suivait de peu en faisant son jogging encore un peu nocturne. Vers 6h45, une dame entre deux âges est arrivée et m’a salué. Moi, j’ai répondu du bout des lèvres. Et j’ai continué d’observer, tous mes sens en éveil. Un trottinetteur est passé à toute vitesse, sans casque. S’il tombe, tant pis pour lui. Moi, j’applaudirai peut-être. Un monsieur s’est approché de nous et s’est mis à attendre, lui aussi.
Je l’ai salué d’un mouvement de tête. Il m’a répondu de la même façon. Et j’ai continué de me mettre à l’affût de la ville qui s’éveillait. Une femme et un enfant sont passés devant nous, en silence, la probable mère sur son téléphone portable et son probable fils marchait la tête basse, sens doute un peu délaissé. Un autre camion de livraison est arrivé et il a klaxonné dans la nuit pour saluer son confrère qui s’apprêtait à repartir. De nouveau, un tire-palettes bruyant. Des fûts de bière presque jetés sur le sol. Un quatrième patient est arrivé pour attendre avec nous. Il était 6h55. Plus que cinq minutes à attendre. J’étais toujours le premier. Bordeaux continuait de s’éveiller. D’une façon plutôt bruyante. Mais je m’en foutais, ça me faisait penser à autre chose. Sauf que je n’ai rien réussi à épuiser. À part moi.