J’ai toujours eu une passion folle pour l’Ode à Cassandre de Ronsard (Mignonne, allons voir si la rose…) car c’est à mes yeux la quintessence de la poésie française en 18 vers d’une beauté parfaite. Je reconnais humblement que c’est très réducteur de ma part car Ronsard a écrit d’autres merveilles comme Quand vous serez bien vieille (Quand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle / Assise auprès du feu, dévidant et filant / Direz, chantant mes vers, en vous émerveillant / Ronsard me célébrait du temps que j’étais belle…) que je viens de relire avec délectation. Et jamais, jamais avant aujourd’hui, je n’avais remarqué combien ces deux poèmes étaient complémentaires. Peut-être est-ce que car cette fois-ci, je suis justement en âge de mieux les comprendre, allez savoir. Moi, en tout cas, je le sais.

Et moi, quand je serai encore dans un âge plus avancé, quand je serai encore plus vieux, qui viendra me rappeler mes jours d’avant ? Qui viendra m’en parler ? Du temps que j’étais jeune. Du temps de mes illusions ? Non, tout simplement, je sais que moi aussi, quand je serai bien vieille, à la chandelle, au coin du feu, je repenserai à ce que j’ai vécu en espérant que je n’aurai pas cette foutue maladie qui kidnappe les meilleurs souvenirs. Et peut-être les pires mais ce sont les meilleurs qui m’importent. Et quand je serai bien vieille, à la chandelle, au coin du feu, je serai heureux de repenser à toutes mes amours passées. C’est de ça dont je voudrai avoir la chaleur plus que celle du feu à l’âtre. Et c’est de ça dont j’aimerais être éclairé plus que par la chandelle. Sans avoir d’autre lumière.

Mais qu’en sera-t-il de toi ? Oui, quand j’aurai pris cinq, dix ou vingt ans de plus, qu’en sera-t-il de toi ? Quand je pense que je n’ai même pas une photo de toi. Quand je pense que je ne pourrai compter que sur ma mémoire pour penser à toi. Aucun autre support. Oui, vraiment, je souhaite ne pas tomber dans l’oubli des choses et des gens. Car je souhaite conserver la souvenance de notre amour. Ce sera un des rares trésors, une des rares choses précieuses qui me restera quand je serai vieille, à la chandelle, au coin du feu. Et je me réciterai les vers de Ronsard du mieux qu’il m’en sera possible. Et je modifierai le cours des mots comme je l’ai si souvent fait dans ma vie : « Tu me célébrais du temps que j’étais plus jeune. » « Mignonne, allons voir si la rose qui ce matin avait éclose… »