Est-ce que je suis normal d’avoir pris l’habitude de photographier voire de filmer mon père à chaque fois que je le vois, désormais alors qu’il est diminué, rétréci, vieilli ? Alors qu’il n’est plus que le début de l’ombre de lui-même. Je ne sais pas si je suis normal mais une chose est sûre, ça me sert de témoignage car pour mon petit-frère qui ne peut pas venir aussi régulièrement que moi, comme je lui envoie les photos et les petits films, ça lui permet de suivre l’évolution négative de papa ou, dans les rares jours fastes, de montrer qu’il a pu être encore un peu avec nous. Et au patron, qui connaît bien mes parents, au patron aussi, je les montre, sur mon téléphone. Parce que là encore, bien mieux que les mots que je pourrais utiliser pour dire ce que j’ai vu, le mieux, ce sont encore les images, animées ou non.

Et peut-être que ce ne sont pas les meilleurs documents de mon père vu qu’il n’est plus du tout au temps de sa splendeur. Mais j’en ai d’autres, des photos de lui, par dizaines et par dizaines et j’ai même accès à celles qu’il a pu faire, quand il se servait encore d’un appareil photo ou d’une caméra vidéo. Je ne serai jamais en manque d’images de mes parents. D’autant moins que j’ai toujours beaucoup mitraillé, peut-être même plus que de raison et avant même que ça ne soit la mode d’en faire à la pelle. Et je sais qu’un jour, un jour de grande Absence de sa part, de leur part, je saurai me réfugier dans autant de témoignages, bons ou mauvais. Autant de souvenirs. Autant de nostalgie. Je n’ai rien contre, je l’ai déjà dit, ça aussi mais parfois, j’aime bien me répéter. Pour être certain d’être bien compris.

Alors oui, je suis  normal même si, au fond de moi, je me dis que je suis un tantinet pervers à filmer la déchéance de mon père. Mais je rassure tous ceux qui pourraient y trouver à redire, je n’y prends aucun plaisir et la plupart du temps, je reste discret quand je me sers de mon appareil. Je préfère les instants pris sur le vif aux photos posées, à de rares exceptions près. Une belle exception, le mois dernier alors que je demandais à papa de sourire et qu’il nous a fait une grimace. Nous avons une photo sur laquelle nous rions mais nous n’avions pas prévu de tant rire, avec lui et donc, nous n’avons pas pu immortaliser ce moment particulier. Pour conclure ce billet, pas vraiment léger, je voudrais juste dire que bien sûr, je me sens normal de figer de telles images de mon père tant qu’il est encore là.