Qu’est-ce que tu fais ? Eh bien, le médecin m’a encore prescrit cette préparation magistrale, en homéopathie et sur le flacon, il est écrit « environ 1200 gouttes »  et comme je dois en prendre vingt chaque matin, je veux savoir si ça me fera bien deux mois. Ou plus. Ou moins. Et le meilleur moyen, comme je viens juste de l’ouvrir, je vais toutes les compter, les gouttes et comme ça, je saurai si l’information de quantité est juste ou pas. Et en plus, ça me permettra de m’occuper pour ne pas subir le tracassin. Le tracassin ? Oui, des choses pas forcément très agréables. Tu as des problèmes ? Non, pas moi mais autour de moi, oui. Et par ricochet, comme je suis une éponge émotionnelle… Ah bon, tu es une éponge émotionnelle ? Oui, je suis une éponge émotionnelle. Désolé, je ne savais pas.

Y a pas à être désolé. En plus, tu es loin de me connaître vraiment, alors… Ça, je confirme, tu es secret. Tu es un mélange de livre ouvert et de livre fermé. Disons que je suis un livre à moitié ouvert. Mais dis-moi, comment vas-tu faire, après, quand tu auras compté toutes les gouttes ? Comment tu vas les remettre dans le flacon ? Je vais retirer le bouchon, tu m’aideras car je ne suis pas sûr d’y arriver, avec mes doigts douloureux et le tour sera joué. OK, mais tu risques d’en perdre un peu au passage, des gouttes. Notamment, la dernière. Oui, je sais, la dernière goutte, elle pose toujours problème, quelle qu’elle soit. Écoute, si tu le dis, que ça va marcher, ton truc, je veux bien te croire mais tu ne m’empêcheras pas de penser qu’il y a quelque chose qui cloche, chez toi. Tu tournes carré.

Pour moi, c’est que tu t’ennuies quand tu fais des choses comme ça. De vouloir tout compter, ça n’est pas seulement un TOC, c’est surtout que je suis sûr que tu t’ennuies. Qu’il y a des choses qui te manquent, dans ta vie. Qu’il y ait des choses qui me manquent, peut-être que oui, peut-être que non. En tout cas, ça ne regarde que moi. Et que j’aie des TOC au point de compter beaucoup trop de choses, c’est mon problème, ça ne dérange personne. Mais de là à dire que je m’ennuie, c’est faux. Je ne sais pas ce que c’est que s’ennuyer. Je ne m’ennuie jamais. J’ai toujours quelque chose à faire, à lire, à écrire, à regarder… Tu es sûr ? Oui, j’en suis certain. Absolument certain. Après, je peux m’ennuyer de qui le sait mais c’est tout. C’est juste l’absence de l’autre qui peut-être chagrinante.