Où es-tu quand je te prends dans mes bras ? Où es-tu quand nous sommes là et quand nous ne sommes pas là ? Tu es dans la chambre 206, ça, je ne risque pas de l’oublier. Cette chambre si impersonnelle. Je suis venu te voir, nous étions bien le 33, comme je l’avais prédit, la fois précédente et je sais que tu seras d’accord avec moi : si on te demande quel jour on est, tu ne sauras pas répondre mais si je dis « on est le 33 », tu diras que c’est ça, comme moi. Comme il le dit, lui. « Mais vous savez qui c’est, ce monsieur ? » … « C’est Stéphane, vous savez qui c’est, Stéphane ? » … « Ce ne serait pas un de vos fils ? » « Ah ben oui, si… » Où es-tu quand on te parle et quand on te pose des questions ? Où es-tu avant qu’on n’entre dans ta chambre et quand on te dit au revoir par la fenêtre d’un couloir ou d’une pièce commune ? Où es-tu, papa ?

Ça faisait presque tout un mois sans que je ne sois venu pour te voir et si tu veux savoir la vérité, je ne te la dirai pas, je préfère garder mes impressions pour moi car de toute façon, ça ne regarde que moi, ça ne te regarde plus. Et puis, je ne sais pas pourquoi mais ça me rassure d’imaginer que tu puisses t’en foutre. Le plus important, quand je viens, c’est qu’on se reconnaisse encore, qu’on puisse se serrer dans les bras, que je puisse te serrer dans mes bras et que je ne pleure pas tant que je ne suis pas sorti de l’unité dans laquelle tu vis, désormais. Une unité. Unité de lieu, unité de temps et unité d’action. Et pourtant, on est loin du théâtre classique, on est dans un film, assez mélo mais loin d’être un chef-d’œuvre. Les acteurs sont bons mais le scénario, si j’en avais le pouvoir, je le réécrirais. Je m’en sens capable mais je n’en ai ni la capacité, ni le droit.

Où es-tu, quand tu es dans mes bras ? Que fais-tu, est-ce que tu penses à moi ? D’où viens-tu, un jour tu partiras, où es-tu, quand tu es dans mes bras ?... C’est plutôt une comptine que j’aurais envie de te chanter. Tu changes de personnage, tu changes de rôle, tu changes d’âge. Et moi, j’ai l’impression de rester le même. La longueur d’ondes n’est plus celle qui nous reliait, jusqu’à présent. Je me souviens, un seul regard entre nous, nous pensions à la même bêtise et nous éclations de rire. Les autres ne pouvaient pas forcément comprendre. Aujourd’hui, c’est tout le monde qui ne peut plus te comprendre. Et inversement, sans doute. Tu es là mais tu n’es plus là. Tu es autour de nulle part et dans un autre ailleurs. Je crois que je n’oublierai jamais cette image de toi, figé derrière cette grande fenêtre, les deux mains à plat en train de nous voir partir encore une fois.