Pardon, mademoiselle, auriez-vous l’obligeance de me dire si votre sac de chez Leclerc est enceinte ? Non, bien sûr ! Mais il n’est pas handicapé civil ni militaire, non plus ? Non, évidemment. Et il n’est pas non plus du troisième âge ? Toujours pas. Bon, alors, si ça ne vous dérange pas, j’aimerais beaucoup m’asseoir à la place sur laquelle vous avez posé vos… vos courses ou quelque chose comme ça. Pardon ? Il y a d’autres sièges libres plus loin ? Oui mais moi, c’est là que j’ai envie de me mettre parce que je préfère être proche du conducteur et être dans le sens de la marche. Pardon ? Je suis en train de gâcher votre début de journée ? J’en suis profondément navré mais il me semble bien que cette place est pour les gens, ce n’est pas une place à sac.

Et en gros, à quelques exagérations polies près, c’est ce qui m’est arrivé, hier matin, en prenant le tram pour aller en ville. Ça n’a pas plu à la jeune fille aux deux sacs de… de courses ? Et quand elle est sortie, avec son copain, courageux de chez les courageux, elle n’a rien dit mais lui, il m’a donné un coup d’épaule très appuyé en passant. J’ai été un peu surpris mais quand j’ai vu son sourire en coin, j’ai compris qu’il l’avait fait exprès. Alors, je lui ai donné un coup de pied dans le mollet, comme un réflexe rotulien. Et là, toujours avec son sourire narquois, il m’a dit : « Vous êtes un vieux con. » Con, je veux bien mais vieux, je trouve qu’il a un tantinet exagéré. Mais bon, j’ai surtout été soufflé par cette incivilité polie. Et je me dis qu’on a bien du souci à se faire.

Néanmoins, voire nonobstant, je suis resté calme, je n’ai dit aucun mot plus haut que l’autre. Je suis resté courtois. Même dans mon coup de pied. Il n’empêche que je suis peut-être un vieux con mais quand je vois sa gueule de crétin, à ce merdeux de mes deux, je me dis que je préfère encore être moi que lui. Que pour moi, c’est bientôt fini mais que pour lui, le plus dur est peut-être à venir. Et que de toute façon, je le maudis, lui, et sa copine propre sur elle aussi et ses deux sacs de… de courses itou. Je les maudis jusqu’à la nuit des temps. Je leur souhaite d’être vieux, un jour et de subir une incivilité de la part de plus jeunes qu’eux. Et je leur souhaite de mourir dans d’atroces souffrances psychologiques. Et de devenir encore plus moches avec l’âge.