Quelle image n’ai-je pas vu en passant, sur mon vélo, hier après-midi, alors que je rentrais de ma quatrième séance de cinéma en quatre jours (les affaires reprennent, n’en déplaisent aux autres ronchons de service que moi) ! Je venais d’entrer dans la rue Notre-Dame, qui elle, n’a pas pris feu, en avril dernier et dans laquelle, jusqu’à preuve du contraire, on ne parle pas de pollution au plomb. Ce que j’ai vu et qui m’a frappé, c’est d’avoir aperçu, le temps de passer devant eux, sur une terrasse, un père et son enfant, d’une petite dizaine d’années, entre autres clients mais eux deux étaient seuls. Ou alors, la mère était partie payer. Ou partie faire pipi. On sait bien que les femmes sont des pisseuses, comme moi. C’est mon côté féminin qui parle et qui revendique, là.

Et donc, le père était seul avec son fils et le fils était seul avec son père et si j’ai répété ce mot, seul, c’est en toute conscience, car j’ai senti une solitude extrême dans l’attitude du gamin. Sa mère n’était pas à table (peut-être est-elle séparée du père ?) et le père consultait son téléphone portable. Je me suis arrêté un peu plus loin et j’ai regardé derrière moi pour voir. Rien ne semblait avoir changé. L’homme avait toujours le nez dans son écran de portable. Le fils semblait isolé comme abandonné sur une île déserte. Et englué dans le silence qui les avait rejoints. J’ai ressenti une peine immense face à ce môme. Peut-être était-il délaissé juste dans un moment de quelques minutes mais ces quelques minutes, je les ai partagées mentalement avec lui. Tristement avec lui.

J’ai repensé à lui plusieurs fois, le reste de l’après-midi. Je me suis imaginé plein de raisons pour ce que j’ai vu. Attention, j’ai bien dit des raisons, pas des excuses. J’ai imaginé que le père ne faisait soudain plus attention à son fils, tout bêtement, parce que son téléphone comptait plus que ce dernier. J’ai imaginé que le gamin avait pu dire ou faire une bêtise et que pour le punir, son père l’avait isolé dans une bulle qui l’arrangeait bien, lui. J’ai imaginé que le fils était désespéré de ne pas pouvoir profiter de son papa, comme il en avait rêvé. J’ai failli retourner vers eux et j’ai failli faire moi-même une bêtise : « Dis-moi, pendant que ton père te laisse dans ton coin, tu veux venir à mon anniversaire, dans trois mois et demi ? Je sais qu’on ne se connaît pas mais ça me ferait plaisir ! »