Madame, excusez-moi de vous déranger mais j’aimerais savoir si vous accepteriez de venir… comment dire ? Si vous accepteriez de venir participer à une soirée que j’organiserai peut-être à l’occasion de mes 60 ans, en décembre prochain… Pardon ? Non, c’est une invitation sincère, je ne me moque pas de vous… Non, ce n’est pas une caméra cachée, je vous le jure, regardez autour de vous, il n’y a aucune caméra ! Oui, je sais si elle était cachée, vous ne la verriez pas, bien sûr. Alors, vous êtes libre un samedi soir en décembre ? Mettons le 14 parce que le 21, c’est vraiment trop près de Noël et je ne veux pas interférer dans les fêtes de famille. Je vous invite parce que je n’ai pas d’amis et parce que je n’ai plus de famille. C’est ça, je suis tout seul, personne ne m’aime et moi, j’aimerais bien qu’on m’aime un peu. Alors, vous êtes d’accord ? Vous viendrez ?... Non ? Pourquoi ?

Mesdames et messieurs les voyageurs de la ligne B, ne vous inquiétez pas, je ne suis pas là pour faire la manche dans le tram, ça ne se pratique pas à Bordeaux, non, je voudrais juste vous informer que le samedi… attendez, le samedi… le samedi 14 décembre prochain, j’organise une fête pour mes 60 ans. Non, c’est vrai, je ne les fais pas, c’est gentil de le dire parce que d’habitude, il n’y a que moi qui m’en rends compte, les autres, ils sont tellement sur leur quant-à-soi alors que ce serait sympa que de temps en temps, ils soient comme vous, sur mon quant-à-moi… Je ne vous demande rien si ce n’est de me dire si vous pensez être libres et pouvoir venir mais attention, je ne voudrais pas dépasser la vingtaine d’invités car je n’ai pas vraiment les moyens de payer pour plus que ça. Et puis si chacun apporte un cadeau, à manger et à boire, ça pourrait m’arranger. Et n’oubliez pas les bougies, hein ?

Bon, je pense que je ne suis peut-être pas dans la bonne direction, que je me trompe probablement. Ce qui m’étonne étonnamment. Oui, je sais, mais ce n’est pas un pléonasme, juste une répétition. Une figure de style, quoi ! Je disais donc, avant d’être interrompu par quelqu’un qui n’y connaît rien en écriture ni en rhétorique, que je devais mal m’y prendre pour ce passage aux 60 ans. Si ça se trouve, il suffirait que j’invite tout simplement quelques amis et quelques membres de ma famille, dans les plus proches et le tour serait joué. Oui. Mais ça serait d’un banal. Ou alors, je n’organise rien car après tout, on n’est jamais obligé de fêter un anniversaire. Ne serait-ce que parce que ce n’est pas une année de plus au compteur mais une année de moins à vivre, pas de quoi fêter un chat ! Ou alors, je pourrai aussi ne pas faire 60 ans puisqu’on dit que je fais plus jeune. Et reporter sine die.