Docteur, je viens vous voir parce que je ne sais pas trop ce qui m’arrive. Je ne sais pas si c’est une conséquence des canicules successives que nous avons subies, surtout moi mais en ce moment, je trouve que je ne parle que de moi. Je n’arrive pas à m’intéresser à autre chose qu’à ma petite personne. Comme si le reste du monde, comme si tout ce et tous ceux qui sont autour de moi n’existaient pas. Peu ou prou, comme disait Marcel. Et j’ai l’impression que je me complais dans cette situation. Tiens, pour vous prouver que je ne dis jamais de conneries : je n’écoute qu’une seule chanson en boucle, du matin au soir et du matin au soir, oui, aussi. C’est celle de Guy Béart en duo avec Jeanne Moreau : Parlez-moi d’moi. Parlez-moi d’moi, y a qu’ça qui m’intéresse, parlez-moi d’moi, y a qu’ça qui m’donne d’l’émoi…

De mes amours, mes humeurs, mes tendresses /  de mes retours, mes fureurs, mes faiblesses, parlez-moi, parlez-moi d’moi… Au début, je n’ai pas compris pourquoi Guy Béart avait écrit cette chanson en pensant à moi sans jamais me citer. Ce n’était pas très fair-play mais après, j’ai compris, j’ai compris que c’était uniquement par pudeur. Et par respect pour ma petite personne car à l’époque, au tout début des années 80, quand j’avais vingt ans, un âge que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître, je n’avais pas vraiment conscience de qui j’étais. De qui je pouvais être. Tiens, écoutez la suite : Parlez-moi d’moi, y a qu’ça qui m’intéresse, parlez-moi, parlez-moi d’moi… Ti lalala lala, ti lalala lala, ti lalala lalala lalala la… C’est bête, je ne me souviens plus trop des paroles (depuis le temps) mais ce qu’il faut retenir, c’est que ça parle de moi.

La faim dans le monde ? Ça m’intéresse moins que ma propre petite personne. Vous me dites ci, vous me dites ça… La fin du monde ? De la roupie de chansonnette (!!!) à côté de moi. La fin dans le monde ? Pfou, je m’en fous, y que moi qui m’intéresse. La guerre et les terroristes ? Vous savez, à part moi, rien ne me touche. La violence contre les animaux ? Et la violence de ceux qui ne savent pas que j’existe ? La violence contre les enfants et les femmes ? Et ma petite personne, alors, elle compte pour du beurre ? Vos petits soucis et vos gros tracas, comment vous avez vaincu tout ça… Je crois que vous n’avez toujours pas compris que je n’aime qu’une chose et une seule : qu’on parle de moi. Y a qu’ça qui m’intéresse, mais parlez-moi, parlez-moi d’moi… Le pire, c’est que je ne l’ai jamais retrouvée en CD, cette chanson. Elle n’existe peut-être plus que dans mon esprit. C’est déjà ça.