En arrivant à la caisse du supermarché (à partir de quand est-on un supermarché ?), je me trouve juste derrière une dame un peu âgée mais quand même plutôt alerte. Rien d’étonnant à ce qu’il y ait une dame un peu âgée devant moi. Rien d’étonnant non plus à ce qu’elle soit un peu alerte. Tout est normal dans le meilleur des mondes. Il fait un peu chaud mais ça reste raisonnable. La dame a l’air plutôt sympathique. Elle parle facilement toute seule. Peut-être est-ce probablement parce qu’elle doit vivre seule et elle en a pris l’habitude. Elle annonce les objets qu’elle pose sur le tapis de la caisse : « Les brugnons, c’est pour moi. La lessive, c’est pour ma voisine. » Et moi, je regarde ce que j’ai dans les mains (parce que je n’ai pas pris de caddie) : un cubi de merlot pour le président, 4 tablettes de chocolat 70% et 4 à 85% et deux tabliers de jardinage pour le patron. En réalité, je ne suis venu que pour les autres. Encore une fois, je me suis oublié. Non, je plaisante.

J’ai le temps, il est 10h30, j’ai déjà fait tout ce que j’avais à faire comme corvées, ce matin et je ne suis pas pressé, pour une fois. Et la dame devant moi : « Les abricots, c’est pour elle mais les brugnons, c’est bien pour moi. Les yaourts, c’est pour moi. » Elle a mis l’espèce de séparation qui indiquera à la caissière que ça s’arrête là pour elle et qu’ensuite, c’est au client suivant, en l’occurrence, moi, là. Sauf que quand le tapis avance, le truc tombe. Et la dame, en me regardant : « Oh, c’est tombé ! » Je lui réponds que ce n’est pas grave. Elle me sourit. Je suis sûr qu’elle pourrait être une relation très agréable, elle transpire la gentillesse. En plus, malgré son âge, elle fait aussi des courses pour les autres. En tout cas, pour une autre. Et ça, c’est chouette. C’est un point commun que nous avons, elle et moi. Et moi, je la regarde et je l’écoute, quelque part, quelque chose en elle attire toute mon attention. Mais pas que quelque chose en elle qui m’intrigue.  

Non, soudain, elle pose 3 paquets de protections hygiéniques pour femmes sur le tapis de la caisse et elle continue d’annoncer tout ce qu’elle y pose : « Ça, c’est pour moi et les éponges, c’est pour elle… » Elle a commencé à séparer les affaires mais là, j’ai l’impression qu’elle s’embrouille un peu les pinceaux. « Non, les éponges, c’est pour moi aussi. » J’avoue que la voir prendre des trucs pour femmes non ménopausées, je ne suis pas un grand spécialiste mais quand même, je ne suis pas né de la dernière pluie. Elle continue, imperturbable : « Les biscuits, c’est pour moi. » Sauf que la caissière, passe les produits au bip du lecteur de code-barres et tout se mélange au bout. La dame ne se démonte pas et d’un grand sourire : « Je ne sais pas pourquoi je trie parce que là-bas, au bout, tout est mélangé et en plus je ne sais même plus ce qui est à moi et ce qui est à elle. » me dit-elle. Et je sais que je ne la reverrai sans doute jamais. Et que je ne saurai pas si les protections étaient pour elle.