Oui, je sais, je devrais mieux me tenir car je trouve qu’il y a du laisser-aller. Depuis que je ne travaille plus, j’ai eu quelques occasions de me lâcher en soirée ou lors de certains rares déjeuners mais à chaque fois, alors que j’avais juré qu’on ne m’y reprendrait plus, on m’a repris la main dans le sac et les lèvres à la coupe. Tiens, par exemple, ce midi, alors que nous étions au restaurant avec le président, son petit-neveu et la copine de ce dernier, nous avons partagé les choses en deux groupes, pour tout : quand nous nous y sommes rendus, elle et moi, nous marchions devant les deux autres. À table, nous étions côte-à-côte, elle et moi, et les deux autres pareil mais nous étions à une table ronde, tout le monde se voyait.

Ensuite, eux, ils ont choisi du vin rouge mais elle et moi, du vin blanc, moelleux, par-dessus le marché. Une bouteille, qui plus est. Redis-le moi-le ! Une bouteille, qui plus est, s’il vous plaît ! Et nous avons tous les deux sifflé nos 75 centilitres mais moins vite que les deux autres avec leur vin rouge. Et nous avons décidé, en cours de repas, que comme nous devions passer, le président et moi, pour les pères des deux jeunes, lui, il serait celui de son petit-neveu et moi, celui de sa compagne. J’ai donc picolé avec ma fille. Ma toute récente fille. Il fallait bien arroser ça. L’arrivée d’un enfant, même de directement de 27 ans, ça se fête. Et nous n’en avons pas laissé une goutte. Et ça m’a fait tout drôle, encore une fois. Comme à chaque fois.

À chaque fois, je me dis que c’est la dernière. Que ça suffit. Que les bonnes choses ont une fin. Que toute peine mérite salaire. Que chacun chez soi et les moutons seront bien gardés. Sauf que je devais aller chercher les places de nos trois abonnements au Pin Galant, à Mérignac, au président, au patron et à moi et que j’espérais ne pas me mélanger les pinceaux en les demandant. Un srapont… Un stronpatin… Un strapontin, ça ne me dérange pas, pour moi, madame la vendeuse de billets de spectacle ! Sur le trajet, en tram, j’ai vu tous les grands vieux voiliers qui étaient amarrés aux quais de Bordeaux. Et j’ai vu des marins. Ou alors, l’alcool aidant, j’ai cru voir des marins. Et ça prouve bien une chose : un verre, ça va. Mais trois verres, bonjour des gars de la marine. Ah bon, ce n’était pas des marins ? Vous êtes sûr de vous ?