Il est 8h10, je suis rentré chez moi il y a moins de dix minutes. J’en étais parti il y a moins d’une heure. Comme chaque matin, je suis allé prendre le tram jusqu’aux Quinconces et je suis revenu chez moi, directement, dans le sens inverse, pour une fois, a contrario des jours précédents où j’ai pris un autre tram jusqu’à la place Paul Doumer pour y attraper le bus n°4 qui me déposerait vers chez moi mais de l’autre côté, celui de la boulangerie où j’ai mes habitudes.

Car chaque matin, du lundi au vendredi, je vais chercher nos journaux et notre pain quotidiens. Une virée d’une quarantaine de minutes les jours de bus et d’une trentaine les jours comme aujourd’hui. Parce que le pain, je n’irai le cherche qu’en milieu de matinée, quand je serai sûr qu’il ne sera pas trop tôt pour avoir celui que je veux. Oui, sinon, j’arrive avant que le boulanger n’ait fini de cuire ce qu’il a pétri avec amour et que nous dégusterons avec grand plaisir.

Ce matin, je me suis habillé comme hier après-midi, eu égard au beau temps même un peu frais vers 7h30 : bermuda de ville gris, tee-shirt rose, petit blouson en soie bleu et sandales. J’ai quand même déposé délicatement une casquette bordeaux sur mes cheveux un peu fous car longs. Et je suis donc parti prendre le tram avec un livre à la main et là, j’ai réalisé que je n’étais pas tout à fait en cohérence avec les autres passagers. Forcément. Je faisais un peu touriste.

Ma façon d’être habillé, mon livre à la main et l’ensemble de ma posture ont bien démontré que je ne partais pas travailler. Je n’étais pas dans le moule de ceux qui bossent. Je n’étais pas un actif. Ça m’a sauté aux yeux et à l’esprit. Ça ne m’a pas dérangé outre mesure mais j’y ai pensé fortement. Peu m’importe de savoir ce que d’autres ont pu penser de moi car je me demande même s’ils s’étaient rendu compte que j’étais dans le même tram qu’eux.

Peu m’importe mais moi, je le savais, au fond de moi. Un peu comme un tueur en série, qui ne s’est toujours pas fait arrêter et qui est au milieu de ses congénères, lui seul sait qui il est, les autres sont loin de s’en douter. Pour moi, ce matin, c’était la même chose. J’étais quelqu’un d’à part au milieu des autres. Et pendant trente minutes, environ, j’ai été mêlé à ceux qui travaillent. Totalement à leur insu. Je ne sais pas si je dois m’en réjouir ou si c’est un peu dommage.