Je ne serrerai plus toujours les mêmes mains, désormais, ni ne ferai les mêmes bises sur les mêmes joues, cinq matins sur sept. Des bises un peu systématiques, très automatiques, deux à chaque fois, uniquement pour les filles, en tout cas pour dire bonjour. Parfois, sur des joues de garçons, lors d’anniversaires, de vœux de bonne année ou de départ définitif. Je n’aurai plus à lâcher ce que j’étais en train de faire pour serrer la main d’un collègue bien aimé ou moins bien aimé. Ce côté implacable m’allait bien même s’il pouvait manquer de sincérité parfois. Oh, pas souvent mais quand même. Et ces bises inlassablement données à des femmes même quand c’était leur premier jour. La première fois. C’est ainsi qu’on s’est toujours salués, des formules de politesse inaltérables. La vie en commun.

Et combien de fois ai-je dit non alors que je ne le dirai plus, quand un collègue prévenant, attentionné et/ou gentil, s’en allant au distributeur d’infâmes boissons chaudes, passant devant mon bureau m’a demandé : « Stéphane, tu veux quelque chose ?  Un café ? » « Non merci, sans façon », ai-je tout le temps répondu parce que je n’avais pas envie de boire ça. « Ou alors, oui, une coupe de champagne, je veux bien, ça oui ! » ai-je pu dire dans certains jours meilleurs que d’autres. Et d’ailleurs, j’ai été pris deux fois aux mots : pour mon anniversaire, en décembre et pour mon dernier jour, le 23 mars dernier. Et même s’il fut servi dans des flûtes en plastique, c’était très, très agréable. Parce que j’étais en globalement bonne compagnie et ça, j’ai énormément apprécié.

Plus jamais je n’aurai à saisir mon « imprononçable » mot de passe avec un M majuscule, une arobase et des lettres et des chiffres et le pire, c’est qu’il fallait toujours le saisir deux fois sinon, ça ne fonctionnait pas, pour entrer dans mon environnement de travail. Et ensuite, pour le logiciel de gestion, il fallait encore saisir un autre mot de passe uniquement en majuscules, cette fois. Et surtout, ne pas confondre les deux. Plus jamais je n’aurai à me plaindre, à pester contre les ralentissements du système informatique et du réseau réunis. Avec la crainte pour ne pas dire l’angoisse que les clients allaient se plaindre, qu’on ne retrouve pas les écarts de stocks et que je ne pourrai pas terminer mon travail en temps et en heure, autant de raisons de stress inutile, peut-être.

« Stéphane, un café ou autre chose ? » « Non merci ! » Eh oui, c’est terminé, ça et même si j’y retourne un jour, si tant est que je ne sois pas devenu persona non grata auprès de mon directeur, quand il sera revenu de sa convalescence, là encore je refuserai tout café du distributeur. Et même de leur cafetière filtre car je n’aime pas le robusta, celui qu’ils ont toujours acheté. Non, je ne viendrai pas pour boire car je n’aurai aucune santé à laquelle trinquer. Ça sera juste une visite de courtoisie. « Stéphane, tu ne veux rien ? » Ah, voilà enfin quelqu’un qui m’a compris. Qui m’a vu tel que je suis vraiment. Ça, ça n’est pas arrivé souvent. Mais je n’en veux à personne. Franchement, j’aurais mauvaise grâce à ça. Et je ne suis pas comme ça, moi. Sauf peut-être contre qui vous savez.

Plus jamais je ne m’énerverai tout rouge contre trop de choses à faire d’un coup. Plus jamais je n’enverrai certains bouler quand ils viendront me voir alors que je pensais qu’ils allaient me demander quelque chose  mais non, ils venaient simplement me dire au revoir. Et plus jamais je serai vexé comme un pou (pourquoi comme un pou ? Parce que ça vient de pouil, un ancien nom du coq, ça n’a rien à voir avec ce petit insecte parasite inutile qui nous emmerde le cuir chevelu et son cousin, le morpion, le pubis) quand on ne sera pas venu me saluer même si je ne porte pas dans mon cœur celui qui a oublié de le faire. Plus jamais je n’aurai mes têtes, alors ? À moins de trouver un boulot de remplacement pour quelques mois voire un an ou deux. Mais là, j’ai comme un doute.