Je me demande si c’est ça, commencer à devenir vieux : ne plus être en phase avec ses congénères et principalement avec ceux qu’on trouve plus cons que génères. Parce que, hier, par exemple, dans le tram, j’ai été empêché de lire par ce que j’ai entendu de la bouche d’un jeune couple (de deux jeunes que j’ai supposés être en couple mais je peux me tromper) surtout quand le mec a dit à sa nana : « Tu vois, Machine, ce qui manque à Bordeaux, c’est un centre commercial comme celui des Rives d’Arcins (1) mais en plein centre-ville. » J’avoue que ça m’a littéralement stoppé dans ma lecture car j’ai trouvé ça un peu étrange, de sortir une telle ânerie. Parce qu’on a un centre commercial en plein centre-ville, c’est celui de Mériadeck avec l’hypermarché Auchan et plusieurs dizaines de boutiques toutes aussi peu originales que les autres vu qu’on les trouve dans tous les autres centres commerciaux et dans les rues de chaque centre-ville de chaque ville de partout.

« Mais il y a Mériadeck, en plein centre ! » a dit la nana au mec et là, je l’ai trouvée fort sympathique car elle a dit tout haut ce que j’avais pensé et comme j’ai jugé que ma réflexion était fort pertinente et intelligente, cette jeune femme a eu toute ma gratitude virtuelle. À part que je ne m’attendais pas à ce que son mec réplique aussi sottement (pour ne pas dire connement !) : « Oui mais non, à Mériadeck, oui, il y a le grand centre commercial mais si on ne trouve pas ce qu’on veut là-bas, il faut venir en ville et ça fait long pour marcher ! » Comment ça, long pour marcher ? En moins de dix minutes on arrive rue Ste Catherine, la plus grande rue commerçante d’Europe avec ses boutiques pas plus originales que dans n’importe quel contre commercial de n’importe quelle grande ville de n’importe où ailleurs. Et là, je me suis attendu à ce que la nana ressorte l’argument qu’il fallait à son mec, un truc pertinent et intelligent comme je l’avais pensé tout bas. J’ai un peu attendu.

J’ai un peu attendu mais pas si longtemps que ça, elle a fini par acquiescer en disant à son mec « C’est pas faux mais on peut prendre le tram pour revenir en ville, quand même ! » Bien sûr, si on part de ce principe-là, il n’y a plus aucun argument à opposer. Je suis sûr que ces deux-là doivent être du genre à prendre toujours les escalators côte-à-côte et ne surtout pas ni monter ni descendre car pourquoi se fatiguer quand une machine fait tout à votre place. Et là, je me suis dit que non, décidément, le fossé entre les jeunes générations et moi était en train de se creuser de plus en plus. Et là, soudain, je me suis senti vachement plus vieux que ce que j’avais toujours cru. J’ai dû prendre dix ans en les entendant dire leurs bêtises à ces deux jeunots. Oui, même elle. Car je l’ai trouvée alors nettement moins sympathique qu’auparavant. Et ce n’est pas (seulement) parce qu’elle n’était pas d’accord avec moi. Non, j’ai d’autres raisons de croire qu’elle n’était pas mieux que son mec.

(1) À Bègles, note du traducteur