Normalement, mes parents ne sont pas au courant mais j’ai été abusé par un Père Noël, ceci expliquant bien évidemment cela. N’allez pas croire que ça s’est passé sur ses genoux lors d’une séance photos dans un centre commercial comme on le voit faire souvent de nos jours, non, ça s’est passé en catimini, à l’insu de tout le monde et, je dois bien le reconnaître, ce fut d’abord et avant tout une très belle histoire d’amour.

En premier lieu, il faut savoir que j’ai été élu le plus beau bébé de France 1960 même si je suis né en 1959 mais comme 1960 est arrivé 3 semaines après moi !... J’ai également été élu le plus bel écolier de CM2 en 1969/1970 car j’étais non seulement le premier de la classe mais aussi, le plus charmant. Enfin, j’ai été élu plus bel adolescent de troisième quand j’ai eu mon brevet. Ensuite, ça s’est un peu dégradé (c’est un peu normal, quand on part de très haut…)

Ma rencontre avec le père Noël s’est produite une nuit d’un 24 au 25 décembre alors que la neige avait étendu son manteau blanc et que j’avais fermé les paupières après une dernière prière mais une envie soudaine et pressante m’a fait me réveiller et en allant au petit coin, j’ai traversé le grand séjour et là, j’ai vu de la poussière tomber de la cheminée et j’ai entendu des bruits bizarres. Un gros monsieur qui ressemblait au père Noël en est sorti.

Que fais-tu là debout devant la cheminée à l’heure où tu devrais dormir à poings fermés, plus bel écolier de CM2 ? « Pi…pi ! » Ai-je réussi à dire en bafouillant et en me trémoussant sur mes deux jambes tout en tenant mon petit oiseau serré entre deux doigts. « Dépêche-toi pour aller vite te recoucher, j’ai des choses à faire mais il ne faut pas que tu les voies. » « Ou…i » Je suis allé faire pipi, un peu intimidé mais bon, je n’ai pas eu peur.

Plusieurs années après, alors que je ne croyais vraiment plus en lui, j’ai revu le père Noël lors d’une autre nuit d’un autre 24 à un autre 25 décembre. Là, j’étais en troisième, la puberté avait commencé à s’installer en moi à mon corps et à mon esprit défendant et je ne dormais pas, dans ma chambre, tout seul. Étais-je excité à l’idée des éventuels cadeaux du lendemain ? J’ai entendu un bruit dans le salon et j’y suis allé voir à tâtons, dans le noir.

À un moment, j’ai touché quelqu’un qui a sursauté : « Holà, qui va là ? » Une lampe de poche m’a alors ébloui et j’ai entendu : « Mais, je te connais, toi, tu étais le plus bel écolier de CM2, il y a quelques années ? Oh, mais tu es resté charmant, que deviens-tu ? » « Je ne suis plus le premier de la classe mais j’ai quand même eu mon brevet et je suis quand même le plus bel adolescent de troisième, cette année. » « C’est très bien tout ça, dis-moi ! »

« Tu es vraiment charmant, viens t’assoir sur mes genoux, tu vas me faire un gros câlin et je te couvrirai de cadeaux. » « Je ne sais pas si je peux… Je ne sais pas si je dois ? » « Tu n’as pas envie qu’on t’aime ? Tu n’as pas envie d’être chouchouté ? Tu n’as pas envie d’être considéré comme un prince ? » J’ai répondu que si et il m’a serré très fort. « Nous allons être très heureux, tous les deux, tu sais, fais-moi confiance. »

Notre histoire d’amour a duré quelques années, jusqu’à ce qu’un jour, ce gros salopard me plante pour un autre. Un autre plus beau et plus jeune. Tous les mêmes. Et bon, ce n’est pas tant son amour qui m’a manqué, ce n’est pas tant qu’il m’ait plaqué comme une merde qui m’a fait mal, non, ce qui m’a le plus révolté, c’est que j’avais été abusé et ça, ça, c’est quelque chose que je n’aime vraiment pas du tout. Comment il m’a abusé ?

C’est simple, en guise de cadeau d’adieux, sans un mot, juste posé comme ça, par terre, dans l’entrée de mon appartement parisien, il y avait un circuit 24, vous savez, avec deux petites voitures télécommandées sur des rails. Ça, je n’ai pas apprécié du tout. Il le savait, le gros joufflu rouge et blanc, il le savait que moi, mon fantasme, c’était d’avoir un train électrique géant avec des villages et des montagnes. Alors, son petit circuit 24, vous pensez bien.

Si j’ai accepté de vous raconter tout ça, c’est pour vous donner un éclairage différent que ce personnage que tout le monde aime, que tout le monde attend chaque année, que tout le monde prend pour un saint alors qu’en réalité, c’est une ordure. L’équipe du Splendid a bien essayé de le nous le montrer au théâtre en 1979 et au cinéma, en 1982 mais tout le monde n’y a vu qu’une comédie, certes très drôle, sans voir le message qui était derrière les apparences.

Et c’est aussi pourquoi je n’aime pas, pourquoi je n’aime plus Noël. Chaque année, c’est une souffrance de voir que c’est toujours la même chose. Moi, quand j’en vois un, ça me fait mal alors, je préfère l’ignorer plutôt que de tenter de me venger. Encore faudrait-il tomber sur le bon et ça, ça n’est pas une mince affaire. Alors, pour toutes celles et tous ceux qui voudraient absolument que je change d’avis, merci de respecter ma douleur.