J’ai une question à te poser, Stéphane, c’est un peu délicat, je ne sais pas comment la formuler élégamment, heu… Comment dire ? Attends, je vais fermer la porte, je voudrais que ça reste entre nous, je ne veux pas qu’on nous entende. Heu… Allez, on ne va pas tourner autour du pot : tu es bien un être humain ? Dis-moi, réponds-moi franchement.

Ben oui, je crois, patron. Ou alors, on ne m’a rien dit depuis que je suis né. Va savoir, si ça se trouve, je suis peut-être un poisson, gloub-gloub, et ça craint pour moi, de travailler ici. Parce que je vais peut-être finir en filet (attention, je n’ai pas dit enfilé, hein ?) après m’être fait écailler, vider et étêter. Bouh, rien que d’y penser, j’en ai les nageoires qui frémissent.

Ben oui, je crois, patron. Ou alors, on ne m’a rien dit depuis que je suis né. Va savoir, je suis peut-être un baobab, frchouou-frchouou (je fais bien le baobab quand il y a du vent, hein ?) et alors, je ne vois pas du tout ce que je fais ici. Moi, je devrais être plutôt être dans la savane, à me la couler douce aux soleils intenses des éternels étés africains. Rien que d’y penser, j’en ai le large tronc qui soupire.

Ben oui, je crois, patron. Ou alors, on ne m’a rien dit depuis que je suis né. Va savoir, je suis peut-être une agrafeuse pour agrafes standards 10/4 (9.3mm * 4.5mm * 0.48mm), tchiclic, tchiclic et finalement, je pense que j’ai quand même ma place ici, dans ce bureau. Ce n’est peut-être plus la peine de me prévoir une rupture conventionnelle, alors ?

Ben oui, je crois, patron. Ou alors, on ne m’a rien dit depuis que je suis né. Va savoir, je suis peut-être un sachet d’infusion « confort de la gorge : mauve, thym » et ça peut probablement rendre service à Virginie, si un jour, elle a mal à la gorge, je sais qu’elle peut boire des infusions. Je ne sais pas faire le cri du sachet d’herbes. Tant pis. De toute façon, ma vie ne sera pas longue, je le sais.

Ben oui, je crois, patron. Ou alors, on ne m’a rien dit depuis que je suis né. Va savoir, si ça se trouve, je suis une œuvre d’art volée dans un petit musée de province pendant la Grande Guerre. Et j’ai peut-être de la valeur sans le savoir. Je ne sais pas faire non plus le cri de l’œuvre d’art volée pendant une guerre. Alors, je vais m’abstenir et attendre que le temps passe.

Ben oui, je crois, patron. Ou alors, on ne m’a rien dit depuis que je suis né. Va savoir, si ça se trouve, je suis un moustique, bzzz-pic, bzzz-pic, et j’ai peur pour moi car je sais que dès que j’irai piquer quelqu’un, parmi mes collègues, dont je pourrais avoir envie, je sais que ma fin ne sera plus loin. Surtout que je risque de prendre un coup de tapette de derrière les fagots.

Ben oui, je crois, patron. Ou alors, on ne m’a rien dit depuis que je suis né. Va savoir, je suis peut-être une étagère bois/métal et je supporte plein d’archives, han-han, han-han, et je peux tenir encore pas mal de temps, ça me fait les muscles mais il faudra quand même en prévoir une deuxième, je ne pourrai pas en prendre plus que ce qui reste comme hauteur jusqu’au plafond.

Je te remercie, Stéphane, mais ça m’a plus embrouillé qu’autre chose car finalement, je ne sais pas comment je dois t’appeler : Joël, Bombacacae, Rapid, Nutrisanté Bio, Anonyme, Mosquito ou Merlin ? On ne m’appelle pas, patron. On me fout la paix et je ne répondrai à aucune question intime. Ma vie privée ne regarde que moi. Rien que moi. Et moi seul.