C’est peut-être la goutte d’eau qui a fait déborder l’automne et si je n’y avais pas pris garde, nous serions passés en hiver. Heureusement, je suis arrivé à temps. Non, je me suis levé à temps. C’était avant tout pour me préparer à aller travailler, au cœur de la nuit noire et ténébreuse. Mais quand j’ai jeté un œil dehors, par la fenêtre de la cuisine, même si je ne me suis pas senti seul au monde car c’est bien souvent ainsi que ça se passe, j’étais certainement le seul allumé dans le quartier. Et qui donc, à part moi, a pu se rendre compte qu’il faisait autant brouillard que nuit ? Personne. Sauf peut-être quelques chats errants, ce qui reste à prouver. Une épaisse couverture de brume qui m’a un peu donné froid car ce n’était pas une polaire, loin, bien loin s’en faut.

Je n’ai rien changé à mes habitudes, je ne me suis pas plus couvert car je n’ai pas beaucoup à faire dehors, je descends par l’ascenseur, je vais directement dans le parking où j’ai une place à l’abri et je vais jusqu’à là où je travaille où il ne me reste qu’une cinquantaine de mètres à faire à pied. Au milieu de certains camions, sous une nuit un peu plus étoilée que chez moi. Ça s’explique par la situation de Lormont par rapport à Bordeaux : Lormont, où je bosse, est sur les hauteurs et Bordeaux, où je vis, nous sommes à deux cents mètres de la Garonne et cette dernière est génératrice, créatrice de brouillard, quand elle veut bien y mettre du sien. Et, après avoir montré que je ne me laisserai pas faire, quoiqu’il arrive, l’automne a repris la place que l’hiver voulait lui voler.

Et je me suis mis à fredonner la chanson de Jean Ferrat, dans ma tête. « M’en voudrez-vous beaucoup, si je vous dis un monde, qui chante au fond de moi, au bruit de l’océan… » Et là, je me suis rendu compte que l’hiver avait non seulement voulu prendre la place de l’automne mais également s’immiscer dans mon crâne, dans mon cerveau et tenter de glacer mes neurones. Car ce n’était pas bonne chanson que je fredonnais. C’était Potemkine. J’ai alors rassemblé tous mes esprits, des plus forts au plus faibles et j’ai rendu à Jean ce qui appartient Ferrat : un hommage en solitaire. « Ils étaient vingt et cent, ils étaient des milliers ; Nus et maigres, tremblants, dans ces wagons plombés ; Qui déchiraient la nuit de leurs ongles battants ; Ils étaient des milliers, ils étaient vingt et cent… »