Quand on dit qu’on s’en va, dans une entreprise, quelque part, on est un peu un héros. Enfin, dans la plupart des cas, je veux dire. En gros, si on n’est pas licencié, quitter ses collègues vous attribue une espèce de statut très particulier. C’est un savant mélange (au corps défendant de ceux qui restent) de jalousie, d’admiration et d’un peu de tristesse quand on s’aime bien. Même quand d’aucuns peuvent penser que c’est pure folie que de lâcher la proie pour l’ombre, au fond, on en a tous eu envie, un jour ou l’autre, de partir (sans se retourner – ou presque…) « Au revoir, au revoir, président ! ... »

Là, en ce moment, je suis en plein dedans. La direction est au courant, bien sûr, puisque nous avons enclenché une procédure de rupture conventionnelle mais également trois ou quatre collègues. Ceux (trois) à qui j’ai fini par en parler parce qu’il m’importait de leur dire moi-même plutôt qu’ils ne l’apprennent par la bande et le dernier (quatre) à qui le directeur l’a dit. « Alors, tu as décidé de partir plus tôt ? J’ai bien vu que quelque chose n’allait pas vraiment depuis ton retour de vacances ! » Eh, Ducon, d’abord, je ne te permets pas et ensuite, j’ai pris ma décision de partir, le 24 avril !

J’attendais juste quelques mois pour être sûr de mon coup et passer un anniversaire de plus. Ça me permettait de mieux envisager l’avenir en étant un peu plus vieux (en période de sécheresse, être un peu plus vieux, c’est amusant, je trouve) et, quand j’ai pu m’entretenir avec mon nouveau directeur, j’ai senti que c’était le bon moment pour lui faire part de ce que j’avais dans la tête. C’était maintenant ou jamais. J’ai choisi maintenant. Mon corps et ma raison ont choisi maintenant. Il n’y a que mon agrafeuse, ma perforatrice et mon ôte-agrafes qui ne comprennent pas ma décision et qui font la gueule.

Oui, je disais donc que vis-à-vis des trois collègues que j’aime vraiment bien à qui je l’ai dit, je me sens mieux. Et honnête. Ça me libère d’un poids qui aurait pu être énorme. Et quand nous parlons, il y a cette espèce de respect vis-à-vis de ma décision. Bon, quand je leur ai annoncé, il y a d’abord eu de la stupeur. C’est normal, je suis quelqu’un de tout à fait fréquentable. Mais je fais aussi vachement partie des meubles. Non seulement je suis le plus âgé mais également le plus ancien, dans cette boîte. Donc, tout le monde, tous ceux qui sont arrivés après moi, m’ont toujours connu.

Ça me fait penser au moment où je suis parti, démissionnaire, cette fois, de chez Sonepar, fin février 2000. Pendant trois semaines ou un mois, j’ai effectué mon préavis, généreusement raccourci par le patron d’alors et j’ai adoré cette période. Plus on approchait de la date, plus les collègues de Paris ou de province étaient gentils avec moi. On me sollicitait de moins en moins. Un peu comme une euthanasie pour un départ plus doux. Ça m’avait fait dire, à l’époque, que j’avais raté ma vocation. En effet, si j’avais su, au moment de choisir un métier, j’aurais choisi de faire préavis tout le temps.