Je confirme : les homards n’ont pas le sens de l’humour. Je vous démontre la chose : le patron n’ayant pas pu bien en profiter pendant notre folle semaine biscarrossaise, il m’a demandé s’il pouvait en avoir un autre. « Un seul ou un deuxième pour Claude ? » Il n’en voulait qu’un seul. J’ai précisé que comme à chaque fois, Claude lui mangerait les deux pinces et il ne lui resterait que le corps à farfouiller comme un médecin légiste. Alors, je lui ai proposé de lui en prendre un gros pour lui et un plus petit pour Claude. Car Claude n’en mangera pas, c’est sûr. Sauf qu’à table, c’est plus que sa moitié de part éventuelle qu’il engloutit. Bref, les deux bestioles sont arrivées dans la nuit de vendredi à samedi à mon travail et hier matin, je les ai ramenées chez moi.

Je leur ai d’abord donné un prénom à chacun : Cheudupalais, pour le plus gros, celui du patron et Chédeprovence, pour le plus petit, celui de Claude. Mais ils ont eu l’air de s’en foutre comme de l’an quarante. Bon, peut-être qu’ils ne connaissent pas trop les chansons françaises. Alors, je les ai présentés l’un à l’autre. J’ai dit au plus gros, tu es le prince des homards. Et au plus petit, qu’il était le sujet du plus gros. Et que ce dernier devait aller saluer le premier en lui disant : je vous sers la pince, Monseigneur. Ils n’ont toujours pas ri. Pas même esquissé un sourire. À part remuer un peu leurs papattes et éventuellement la queue, c’est tout ce qu’ils savaient faire. Et encore, la queue, ça n’avait rien à voir avec celles des chiens. Là, c’était plutôt de l’impatience. Ou du mécontentement.

Peut-être que ça ne leur plaisait pas d’être chacun dans sa boîte hermétique en plastique, sur la table de la terrasse, à l’ombre, dans la certaine fraîcheur du matin. « Vous avez chacun votre lit, je pensais que ça vous conviendrait, moi ! » Mais non, encore une fois, je n’ai pas eu de réaction positive. « Bon, si je vous raconte des blagues, vous voulez bien faire l’effort de participer un peu ? Cet après-midi, quand vous aurez fait votre toilette, je vous emmènerai chez le patron, vous verrez, c’est quelqu’un de très gentil. Nous irons en tram. Mais je vous ferai voyager sans prendre de ticket car pour une seule fois, hein ? Il faudra juste que vous ne vous fassiez pas pincer, quoi ! » Non, rien de rien, toujours pas de réaction amusée de leur part.

« Dites-moi, vous n’êtes pas à prendre avec des pincettes, aujourd’hui, à ce que je vois ! Et celle-là, vous la connaissez ? C’est un homard philosophe qui cherche à trouver un fondement solide à la connaissance et qui découvre que la première certitude, c’est sa propre existence. Et il s’écrie : Je pince donc je suis ! » Toujours rien. À désespérer, je vous dis. « Et celle-ci, vous m’en direz des nouvelles : c’est un homard qui est amateur de courses de chevaux et qui va parier. Le monsieur au guichet lui crie : Homard ? J’arrive, lui répond ce dernier. Homard J’arrive ! Omar Sharif ! Vous ne connaissez peut-être pas ce grand acteur ! Et celle-ci : c’est un petit crabe qui se fait attraper par un homard et avant de rendre son dernier souffle, le petit crabe chuchote : homard m’a tué ! »

Finalement, j’ai choisi de ne pas insister plus que ça et je leur ai fait couler un bain très chaud, avec des petits légumes, des herbes aromatiques et des condiments. Et même s’ils n’en avaient pas spécialement envie, je les ai mis de force dans la marmite qui leur servait de baignoire. Et cette fois, on va pouvoir passer à autre chose. Non mais quoi, il y a un moment où trop, c’est trop. Comment ? Bien sûr que ça m’a fait de la peine de les mettre dans l’eau bouillante mais bon comme j’emmerde les vegan… En plus, moi, de toute façon, je n’en mange pas, du homard. C’est juste pour rendre service. Ah, et puis aussi, j’ai failli oublier alors qu’on ne parlait que de ça depuis le début de la semaine, ceci est mon deux-millième billet. Oui, le billet n° 2000. Ça se fête, non ? Homard pour tout le monde, c’est moi qui régale !