Le petit Chaperon rouge venait de partir pour rendre visite à sa mère-grand, dans une maison pour gens atteints d’une maladie qu’on n’osait pas vraiment citer de peur d’être contaminé rien qu’en disant son nom, le plus simple étant de l’oublier systématiquement, son nom. Ce qui n’était pratique que pour les malades eux-mêmes mais pour les autres, l’oublier, c’était un peu dangereux car il ne fallait pas, en plus, oublier d’aller rendre visite à ses proches, quand on en avait qui étaient atteints et qui n’avaient pas pu rester indépendants, chez eux.

Et ce matin-là, le petit Chaperon rouge, venait donc juste de partir pour rendre visite à sa mère-grand. Elle avait profité d’être un samedi et d’avoir un temps ni trop chaud, ni trop froid pour effectuer cette visite. D’autant plus qu’elle ne se souvenait pas du tout depuis combien de temps elle n’était pas allée la voir. Mère-grand non plus, c’était plus que certain. Mère-grand ne se rappelait de rien, à peine des gestes du quotidien. Mais ni du nom de sa petite-fille, ni de celui de sa fille et de son gendre, ni celui du personnel médical et encore moins le sien

Elle vivait dans son monde, impénétrable, imperméable et très étriqué, à son corps et son esprit défendants. Petit Chaperon rouge aimait malgré tout encore beaucoup sa grand-mère et donc, elle se disait qu’il ne fallait pas rompre le lien qui les unissait, même si ce dernier était de plus en plus ténu. En chemin, Petit Chaperon rouge marchait d’un pas vif en se disant qu’elle allait passer par la forêt car c’était bien plus court. Sauf qu’elle ne se souvenait plus très bien pourquoi on lui avait dit de ne pas le faire. Bah, se dit-elle, on est en plein jour. Lelandais et Davall sont en prison, je ne crains rien.

Une fois dans cette forêt un peu sombre et fraîche, elle s’est demandé si elle n’aurait quand même pas mieux fait de passer par la route mais elle n’avait pas pensé à prendre son vélo. Et une chose lui trottait dans la tête : elle avait oublié quelque chose, mais quoi ? Plus elle avançait, plus elle était impressionnée du silence pesant qui l’environnait, silence, de temps en temps brisé par quelques bruits probablement d’arbres ou d’animaux. Ah oui, elle avait oublié de prendre son panier avec le petit pot de beurre et les galettes que sa mère avait préparées.

Suis-je sotte, était-elle en train de se dire quand soudain, des bruits se sont fait entendre de façon nettement plus perceptibles. Son cœur s’est mis à battre bien plus fort. Bien trop fort, même, peut-être. Elle s’arrêta pour écouter. Le bruit cessa. Elle repartit, le bruit aussi. Cette fois, pas de doute, il y avait quelqu’un qui la suivait, derrière elle. Même sans avoir vu qui que ce soit, après s’être retournée, elle était sûre d’elle. On la suivait. Et elle n’aimait pas ça, sans très bien savoir pourquoi car dans son esprit, c’était devenu un peu flou.  

En se retournant de nouveau pour reprendre son chemin vers sa mère-grand, elle se trouva nez-à-nez avec le loup. Elle sursauta, évidemment. Mais, chose bien plus étonnante, le loup aussi. Chacun se regarda en se demandant ce qu’il fallait faire : partir en courant dans la direction opposée ? Montrer qu’on n’avait pas peur ? Hausser les épaules et contourner l’obstacle ? « Qui es-tu, tu es bien le loup ? » « Je crois. » « Tu crois ? » « Je n’en suis pas sûr mais si tu le dis, je veux bien être le loup. » « Tu n’es donc pas vraiment méchant ? » « Si tu le veux, je peux l’être. »

« Non, ce n’est pas la peine. Tu me suivais ? » « Euh, oui, mais c’était juste parce que je ne retrouvais plus mon chemin et je me suis dit que toi, tu avais l’air de savoir où tu allais, donc, le mieux, c’était que je te suive pour me repérer, à un moment ou à un autre. Tu allais où ? » « Rendre visite à Mère-grand. Je lui apporte un petit pot de beurre et des galettes que ma mère a préparées. » « Ça doit être bon, si tu fais tout ce chemin pour les emporter à ta grand-mère. » « Oui, c’est très bon. » « Je crois que je n’en ai jamais mangé, des galettes et du beurre. »

« Normalement, on dit que tu manges les animaux et les petits enfants voire les grand-mères. » « Ah bon ? Tu es sûre ? » « C’est ce qu’on dit. Je ne sais plus qui me l’a dit mais on me l’a dit. De toute façon, j’ai oublié le panier avec le pot de beurre et les galettes, sinon, j’aurais pu t’en faire goûter. » « Oui, c’est dommage mais bon, tant pis, alors, je vais essayer de retrouver mon chemin tout seul. Je te souhaite une bonne journée. » « À toi aussi, loup. » Et chacun reprit sa route. Le loup, dans aucune direction précise car il ne savait plus où il habitait. Et le petit Chaperon rouge vers sa mère-grand.

Finalement, elle rebroussa chemin pour rentrer chez elle car sans son panier avec le petit pot de beurre et les galettes, sa visite avait moins d’intérêt. Quant au loup, il revient également sur ses pas car il venait de réaliser que c’était dommage. Il avait très faim et il se doutait qu’il venait de rater une occasion mais il ne savait plus trop laquelle. Le hasard a bien voulu qu’ils ne se croisent pas, cette fois-ci. Le petit Chaperon rouge a peut-être échappé de se faire bouffer par le loup. Et de toute façon, le loup avait déjà oublié cette rencontre. Tout en se disant qu’il avait tendance à oublier de plus en plus de choses, depuis un certain temps. Il devrait consulter, sans doute. Pendant que le petit Chaperon rouge se disait « quelle tête de linotte, je suis ! »