C’est vrai, ça, pourquoi je n’y suis pas, moi, sur la photo de 1998 ? Non, je ne parle pas de celle de l’équipe de France qui a gagné le Mondial de Foot, d’une je n’ai aucune raison d’en faire partie, du cliché et d’autre part, il n’y a pas que le foot qui existe, au monde. Non, ce qui me chagrine, c’est pourquoi je n’y suis pas, moi, sur la photo que Mymy vient de m’envoyer. C’est limite désobligeant. Et ça confirme aussi que je comptais pour du beurre, à l’époque. Il n’y a pas Stéphane ? Ce n’est pas grave, on s’en fout, on la prend maintenant, la photo. Justement, on va en profiter tant qu’il n’est pas là. Alors que dessus, il y en a plusieurs qui sont nettement moins bien que moi, j’aurais été : plus vieux, plus gros, plus moches… Mais non, on a dû penser que je leur ferais trop d’ombre. Ça prouve bien que ce que je dis est vrai. Et que j’étais au-dessus de la moyenne. Je dis ça en toute modestie, vous me connaissez, bien sûr. Ce n’est pas mon genre de me la péter plus haut que j’ai le cul.

Pourquoi je n’ai pas été invité à cette réunion avec les employés de l’entreprise dont moi aussi, je faisais partie ? Et puis d’abord, c’était où et quand ? On a profité du fait que j’étais en vacances pour organiser ce rassemblement ? Oui, c’est ça. J’en suis sûr. Et qu’on ne vienne pas me dire que je fais un complexe de persécution, que je suis paranoïaque, je sais très bien ce que je dis, je sais très bien ce que je sais et je ne souffre d’aucuns troubles psychotiques. J’ai juste besoin de me sentir exister. Et de savoir qu’on m’aime. Ne serait-ce qu’un peu. Beaucoup. Passionnément. Il n’empêche que moi, je n’y suis pas sur la photo et ça, ça restera une énigme. Parce que c’est trop facile de me l’envoyer pile vingt ans après sans rien supposer de l’effet négatif dans ma sphère affective. Oui, parce que ce matin, en ouvrant le mail et en voyant la photo, je me suis senti exclus. Rejeté. Comme le vilain petit canard. Boiteux, même. Et ça m’a fait un choc a posteriori dont je me demande si je vais m’en sortir un jour. 

Pourquoi je n’ai pas été présent ce jour-là, à cette sauterie festive qui a été organisée. Le pire, c’est que je n’ai aucun souvenir d’une quelconque réunion annoncée à laquelle j’aurais pu ne pas venir, à laquelle j’aurais pu ne pas avoir envie d’aller. C’était dans le cadre de notre travail. Probablement pour renforcer les liens entre tous les salariés de l’entreprise. Et moi, on a dû penser que j’étais irrécupérable. Socialement incapable de me lier avec les autres. Mais moi, j’aurais très bien pu y aller, à cette partouze. Bien sûr que j’aurais eu du mal à me mettre quelque chose sous la dent car ça m’aurait été difficile de tripoter des gens que je connaissais trop bien depuis alors si longtemps et de me mettre nu devant eux mais si d’autres, dont je ne dirai pas le nom, l’ont fait, alors, pourquoi pas moi ? Hein ? Je vous le demande : pourquoi pas moi ? Je suis remonté comme un coucou suisse, ce matin, de découvrir cette photo sans moi. Et de ce plaisir pris sans moi. Pffft, en même temps, je m’en fous.