Tu vois, quand tu veux, Chouchou ? Ce matin, cette nuit, c’était presque parfait. Ça ne sera jamais parfait, ça ne peut pas et ne pourra jamais l’être, malgré toute la bonne volonté dont tu pourrais faire preuve mais c’était déjà nettement mieux que ces jours derniers… Ces jours derniers, ces temps derniers… C’est amusant, ça me rappelle quelque chose… Une chanson ? Je n’ai pas vu le temps passer, ces temps-ci, ces temps derniers… Un truc comme ça… Avec une belle répétition du mot « temps »… Ah oui, ça me revient… C’est un poème que j’ai écrit, attends un peu, que je ne dise pas de bêtises… En 1997, la dernière année avant l’histoire du Temps des Cerises. Je t’expliquerai, un jour. On n’a pas vraiment le temps, là, aujourd’hui. Mais d’ailleurs, il me semble bien que tu la connais l’histoire de ce canular. Je te rappelle que tu es mon double en mieux.

J’ai été un amateur de demi-teintes

qui déambula autour de la folie,

jamais hors de son atteinte

mais toujours en mélancolie.

Tu vois, Chouchou, on vieillit. De nous deux, surtout moi vu que toi, tu restes celui que j’aurais pu être mais aussi celui que j’ai été. On vieillit mais je crois que ça, c’est toujours vrai. Oui, c’est toujours d’actualité. Toujours un peu en mélancolie, c’est pour ça que je continue de dire beaucoup de bêtises comme d’autre s’enivrent : pour oublier. Que ces temps-ci, que ces temps derniers, que depuis presque toujours… Eh bien non, on ne se refait pas.

J’ai été l’esquisse d’un malfaiteur

qui voyagea au creux du désordre,

des mots toujours un peu racketteur,

et qui ne put jamais en démordre.

C’est amusant que ça me revienne comme ça, plus de vingt ans après… Non, tu as raison, je ne m’en souvenais pas si bien que ça pour ne pas dire pas du tout. Je viens juste d’aller fouiller dans mes archives car depuis le temps, le temps-ci, le temps dernier, beaucoup d’eau ont passé sous les ponts. Finalement, je crois que j’ai toujours été très lucide et que je me connaissais assez bien. Non, pour être totalement honnête, je connaissais plutôt bien celui que j’allais toujours être. On ne change pas une équipe qui gagne.

J’ai été le chat, j’ai été la souris,

où, dans un monde de ténèbres,

l’un pensait avoir de l’esprit

quand l’autre n’était que funèbre.

C’est drôle comme je peux avoir propension à me plaindre avant que de dire que je me sens bien. Comme si je devais toujours avoir quelque chose qui n’allait pas. Un peu comme une valeur refuge. Toi, tu as moins connu ça, voire pas du tout, vu que tu es tellement plus fort que moi pour tout affronter. Tu mesures plus que moi, tu es plus costaud physiquement et mentalement. C’est toi que j’aurais aimé être et que je ne serai jamais. Il était temps que je t’embauche car j’avais vraiment besoin d’un coup de main pour passer le cap qui va bientôt se présenter à moi. Je crois que nous vieillirons ensemble, il va falloir t’y faire.

J’ai été vivant dans un corps étranger,

ne faisant rien d’autre que vivre,

de ses amours, pauvre naufragé,

à la recherche de son bateau ivre.

Des ivresses de marin en goguette, j’en ai connues, j’en connais toujours et j’espère bien en connaître encore même si je mets moins souvent le pied à terre, depuis quelques temps, quelques temps-ci, quelques temps derniers. Quoique, quoique… Ouais, on ne va pas tout raconter, ici. Déjà, depuis que je t’ai embauché à mon service, je trouve que je me lâche plus qu’auparavant. Tu m’as contaminé avec ta belle gueule et son charme, des choses que j’avais perdues. Non, pas perdues : égarées. Par négligence.

J’ai inventé des histoires pour mentir,

qui se trouvent au musée de mon enfance,

mais il ne peut y avoir de repentir

pour ce qui est de mon inconscience.

Bon, nous sommes d’accord, Chouchou, tout ça, il va falloir le relire et se poser les vraies questions : qu’en faire ? Quoi faire ? Pour l’instant, rien. D’abord, établir un inventaire et ensuite, on avisera. Oui, je dis « on » car je vais te mettre à contribution. Je ne veux pas faire le tri tout seul. Après tout, puisque tu es là, autant tout faire ensemble. Peut-être même que quand je disparaîtrai, tu resteras la seule chose de moi qui subsistera. Je te nomme ma future mémoire vive pour quand je serai mort. Je suis très sérieux, là. Mais pas d’affolement, avant de mourir, il faudrait penser à la retraite. Au cap de non-espérance, celui des soixantièmes rugissants et tenter de les apprivoiser. Je crois qu’on a du pain sur la planche. Donc, on ne se tourne pas les pouces et on avance.