Je crois que je vais lui demander d’écrire à ma place pour voir ce qu’il a dans le ventre. Ou plutôt, dans le crâne. Un peu comme un examen de français. Une dissertation. Un exercice de style. Pour voir s’il en a, de ça, aussi. Et comme ça, je pourrai aussi tirer au flanc. Je le fais écrire quand je ne suis pas inspiré et moi, je me la coulerai douce. Je l’enverrai au cinéma à ma place et il critiquera pour moi les films que j’aurais pu aller voir. Idem pour l’opéra. Il n’y a guère qu’au travail que je ne peux pas l’envoyer. On ne se ressemble pas vraiment. Si encore nous avions été des jumeaux, ça aurait même pu être drôle de jouer à ça. J’imagine la tête de mes collègues de voir qu’on n’aurait pas tout à fait eu les mêmes attitudes ou réactions… Et pourtant, ce serait un peu le but du jeu, quelque part. Même si c’est un peu pervers. Mais qui vous a dit que je ne l’étais pas ? Moi, je pense me connaître suffisamment pour affirmer que…

Avec un peu de chance et surtout pas mal d’entraînement, peut-être pourra-t-il s’exprimer un peu comme moi. Une espèce de mimétisme. De là à parler d’aller jusqu’à en faire un clone, là, je pense que ça serait carrément monstrueux mais un peu excitant aussi. Oui, parce que tout ça m’émoustille. Intellectuellement, je veux dire. Savoir qu’on va faire équipe, lui et moi mais surtout moi, ne l’oublions pas. Et voyons déjà ce qu’il va en être. Je lui ai demandé de me pondre quelques lignes comme ça, sans réfléchir, afin de voir son niveau. « Je viens de commencer mon travail au service de monsieur Stéphane. Ça se passe bien pour l’instant. L’appartement est agréable. La terrasse est bien fleurie. Le ciel est bleu et le soleil brille. Monsieur Stéphane m’a demandé d’écrire quelques lignes. Voilà, c’est fait. » Ça fait un peu carte-postale, son texte. Je m’attendais sincèrement à mieux mais ça aurait pu être tellement pire.

Je pense que je vais pouvoir faire quelque chose de lui. Mais de là à lui confier une critique sur le film que je suis allé voir, hier, Champions, il y a un pas que je ne suis pas prêt à franchir. Pour l’heure, aujourd’hui, je lui ai confié une recette à préparer pour ce midi et là, il devrait s’en tirer car il n’a qu’à suivre les instructions. De toute façon, je voudrais que nous déjeunions de très, très bonne heure (d’abord parce que je me suis levé tôt et ensuite parce que je retourne au cinéma et la séance est à 13h05) et c’est bien qu’il se soit occupé du déjeuner, moi, je me suis tapé les courses, ce matin. Mais quand j’aurai envie de me la couler douce, c’est lui qui fera tout ça. Et pour la sieste, au retour du cinéma ? Là, c’est moi qui la ferai. Ça, c’est sans doute la seule chose que je ne lui demanderai pas de faire pour moi. Je ne l’ai pas embauché pour dormir à ma place, il ne faut pas exagérer non plus, hein ? Nous sommes d’accord. Bon, là, je vais en profiter pour aller prendre une douche.