Un peu comme Sisyphe, sauf que moi, ce n’est pas un rocher que j’ai vainement poussé vers le haut de la montagne jusqu’à ce qu’il retombe dans la vallée et que je recommence, éternellement, non, ce sont les pieds que j’ai traînés toute la journée d’hier. Et j’ai traîné et re-traîné les pieds. Je n’ai fait que ça, hier après-midi. Incessamment. Comme si c’était ma nouvelle croix. Comme pour tenter de reculer vers ce qui s’avance jusqu’à cette reprise non voulue. Cette reprise redoutée. C’est comme si j’avais tant traîné des pieds que j’en avais un peu freiné la route inéluctable jusqu’à ce que je baisse légèrement la garde et que le temps passe soudain très, trop vite. Et que je n’aie plus qu’à tout refaire. À user mes semelles. À en avoir des ampoules. C’est ça, l’ennui du temps qui passe.

C’est un peu dommage de ne pas savoir profiter du soleil, entre deux orages, comme hier et même comme avant-hier. Parce qu’on ne pense qu’à une chose : celle, follement utopique, de croire qu’on pourra arrêter le temps. Ô temps, suspends ton vol un instant, une minutes, dix minutes, une heure, un jour, une semaine. Ô temps, qu’en emportent les vents contraires. Oh tant pis ! Je sais bien que tout ça est vain. Et quand le vain est tiré, il faut me croire, ça ne sert plus à rien de lutter contre lui. Mais moi, je suis un têtu, un obtus, un obstiné. Je me dis toujours qu’il y a peut-être ne serait-ce qu’une infime toute petite chance de réussir à atteindre mon but. Oui, c’est bien d’espérer. Mais de quel but s’agit-il réellement ? Celui de vieillir plus vite que la musique ? Vivace. Martellato.

Ça résonne dans ma tête plus que ça n’y raisonne. Parce que ça devient obsessionnel. Comme une non-envie absolue. Je ne pense qu’à ça. Et je me demande ce que j’ai fait pour mériter une telle punition. Une telle peine. Et pour celle-ci, j’ai tenté de prendre un peu d’air et de soleil, sur la terrasse, à plusieurs reprises, comme pour recharger mes accus. Comme si je devais prendre une énorme respiration avant de partir pour des apnées nocturnes de quelques mois.  Oui, quelques mois mais combien ? S’il vous plaît, y a-t-il quelqu’un qui pourrait me prédire dans combien de temps je pourrai vivre enfin au jour le jour ? Quand je serai ce phénix qui renaîtra de ses cendres ténébreuses ? Oui, je reconnais que je fais un peu ma Sarah Bernhardt, là mais bon, tant pis.