Je crois que n’était vraiment pas une bonne idée d’organiser un rassemblement avec autant d’espèces qui ne vont pas du tout ensemble. Mais bon, comme on s’ennuyait, au boulot, cette nuit, bien trop calme par rapport à d’habitude, mes collègues de la plate-forme sont venus dans mon bureau et on a discuté et c’était à qui de se plaindre de ceci, à qui de critiquer cela, à qui de déblatérer sur ceux qui n’était pas là et ainsi de suite et ainsi soit-il et amen. Alors moi, à un moment, en déconnant, je leur ai dit : « vous n’avez qu’à faire en sorte que certains soient mélangés pour qu’ils fassent connaissance. » Et devant leur air un peu ahuri (pour ne pas dire beaucoup), je n’ai pas insisté. Surtout quand j’ai entendu : « Toi, Stéphane, tu as toujours des idées bizarres. » J’ai répondu que c’était mieux que d’avoir des idées arrêtées mais ils n’ont pas compris. Ils n’ont pas le même sens de l’humour que moi. Ou alors, ils n’ont pas de sens de l’humour du tout. On s’en fout un peu, à vrai dire, de ce point de détail.

Mais j’avoue que je n’ai pas su résister à en ajouter une couche : « Je ne sais pas moi, faites se rencontrer des espèces de poissons ou de coquillages qui ne se rencontrent jamais. Un peu comme un speed-dating mais pas tout à fait pareil non plus. » (Speed-dating, pour les non-initiés et/ou les non anglophones, c’est une rencontre rapide en vue de sympathiser voire d’aller plus loin et pourquoi pas jusqu’au lit mais rarement le premier soir, surtout à cause des filles parce que les garçons, eux, globalement, ils sont plutôt d’accord et même sans attendre d’aller dans un lit...) « Oh ouais, c’est bien ça, comme idée ! » s’est écrié Jérémy, le petit trapu rougeaud (à moins que ça ne soit l’inverse : le petit rougeau trapu…) « Ouais », a-t-il insisté, « Venez les gars, je sais ce qu’on va faire ! » Et ils sont sortis de mon bureau et sont allés sur la plate-forme réfrigérée. Au bout d’une dizaine de minutes, j’ai entendu des cris, des rires et des encouragements. Comme ça semblait durer, je me suis levé pour aller voir.

Et là, je les ai vus, accroupis, tous les quatre, devant un homard, le seul qui nous restait de l’arrivage, réservé pour un client qui ne devait passer qu’en fin de nuit et un tas de bigorneaux. Et ils encourageaient ces derniers à attaquer le homard car ils étaient en surnombre. Juste pour voir si l’union faisait bien la force. Ça m’a fait sourire car ça m’a rappelé une anecdote. Un jour, il y a quelques années de cela, lors d’un arrivage, on avait émis une réserve au transporteur car un colis de homard était arrivé écrasé et les bestioles étaient bien mal en point. Tout ça parce qu’on avait posé dix colis de bigorneaux au-dessus et le poids avait fait le reste. Et sur la réserve au transporteur, l’agréeur avait indiqué : « Un homard écrasé par des bigorneaux. » Comme quoi, ce n’est pas parce qu’on est grand et costaud qu’il ne faut pas se méfier de beaucoup plus petit que soi. Et attention aux gens petits, on croit qu’ils sont loin mais parfois, ils sont tout près.