Le lendemain de la veille, c’est-à-dire aujourd’hui, je suis retourné voir le requin d’hier, dans la resserre. Et ça m’a fait un peu mal. Au point d’avoir même eu quelques regrets de m’être moqué de son physique, pas vraiment ingrat mais pas loin. Parce que je peux vous dire que là, ce matin, il n’a vraiment pas l’air d’avoir bonne mine. Je dirais même plus, il n’a pas bonne mine du tout. S’il était un peu mort, hier, ce matin, j’ai comme la vague impression qu’il l’est totalement. Il n’y a plus aucun espoir pour lui. Sans être médecin légiste spécialisé dans les requins, je sais tout à fait reconnaître l’un d’eux, quand il a la pêche, d’un autre, qui nous fait un coup de grisou. Parce que ces grosses bêtes, elles ont le droit d’avoir une baisse de moral, elles aussi.

Et pourtant, mes collègues, sans doute pour tenter de le réconforter un peu, ils en ont racheté, hier matin et comme ça ne s’est pas vendu cette nuit, là, ils sont cinq. Le mien, celui qu’on pourrait définir comme mon sosie, lui, c’est le plus grand et le plus gros, alors qu’au boulot, je ne suis ni le plus grand ni le plus gros, moi, juste le plus vieux, en âge et en ancienneté. Mais comme les quatre autres, d’une trentaine de kilos chacun (environ, hein !) ne sont pas beaucoup plus en forme que celui d’hier, je ne pense pas que ça l’a aidé à se sentir mieux. Peut-être même que c’est pire. Car si ça se trouve, ce sont ses enfants. Alors imaginez un peu : on fait venir 4 de vos enfants, morts, à votre chevet, ça ne sent pas la résurrection, tout ça. Mais on a essayé. Dans le doute.

Mais le pire, probablement le pire, dans tout ça, c’est que j’ai trouvé le « père » vraiment mal en point, ce matin. Comme si quelqu’un avait voulu voir à l’intérieur s’il y avait encore quelque chose à faire. Une grande coupure béante. Ça a saigné. Je n’ai pas trop aimé ça. J’espère juste que ce n’est pas l’acte d’un terroriste, encore une fois parce que, s’ils s’en prennent même aux requins, où va-t-on, dans quel monde vit-on et dans quel sac Vuitton ? J’avoue que j’ai un peu mauvaise conscience, quand je vois des gros poissons dans cet état-là. Les petits, ils sont dans des bacs, recouverts de glace ou dans ces caisses, avec un couvercle. Ça ne fait pas la même chose quand on passe devant. Mais là, vraiment, mon frère, ce requin au long cours, franchement, ça me fait peine.