C’était en 1972. L’année scolaire qui allait de septembre 1971 à juin 1972. J’avais douze ans et j’entrais au lycée Denfert-Rochereau, section collège, à St Maixent, dans les Deux-Sèvres. Une nouvelle année dans un nouvel établissement avec des nouveaux professeurs et peut-être des nouveaux camarades mais ça, ce n’était pas gagné d’avance. Ça ne me dérangeait pas outre mesure car j’avais déjà commencé à écrire des histoires dans lesquelles j’avais vraiment des amis même parmi certains profs ou pions. J’étais comme ça, moi, je m’inventais des vies pour oublier que la mienne n’était pas toujours palpitante. Le pouvoir des mots quand on prend goût à les coucher sur du papier

Je me souviens de deux profs, en particulier : celui qui nous enseignait l’anglais et celle qui nous apprenait le latin. Ils étaient jeunes, tous les deux, probablement était-ce même leur première année ou peu s’en fallait. Lui, c’était Jacques Faurie et elle, j’ai oublié, son nom et depuis quelques temps, ça m’embête vraiment car j’aimerais le retrouver. Parce que, tous les deux, ils m’ont retrouvé quand j’avais disparu, au bout de quelques jours, dans un état de faiblesse à peine plus avancé que la normale, et il m’avait porté dans ses bras, moi, moitié évanoui pendant qu’elle, elle me tenait la main et me parlait de sa voix douce. Je n’ai pas gardé trace de cette histoire que j’avais écrite mais je ne l’ai jamais totalement oubliée non plus.

Hier, j’ai écrit à monsieur Faurie, retrouvé un peu par hasard sur Internet, de fil en aiguille, with one thing and another, j’ai découvert qu’il existait un monsieur du même nom, professeur d’anglais honoraire qui habite Mont-de-Marsan, dans les Landes. Alors ni une, ni deux, neither one, nor two, je lui ai envoyé une lettre, rapide mais concise, pour lui demander si c’était bien lui, hier. Et ce midi, alors que j’attendais le patron et le président au restaurant pour déjeuner (eh oui, encore une fois, hey yes, once again, mon téléphone sonne, un numéro inconnu, qui cela peut-il bien être ?  et j’entends : « Stéphane ? » J’acquiesce. « Jacques Faurie, à l’appareil. C’est bien moi. J’ai reçu votre lettre. »

L’effet de surprise a été total. J’ai même regardé autour de moi s’il n’y avait pas une caméra cachée. Mais non. C’était mon prof d’anglais de cinquième. Bavard. Voix imposante avec un accent du sud-ouest. Je n’avais pas ce souvenir-là de lui. Et il me parle, et il me parle, et il me parle. And he speaks to me, and he speaks to me, and he speaks to me… Le rugby. Le Maroc. Sa femme. Le rugby. Ses deux fils. Saint-Maixent, juste une année, celle de son CAPES. Les matches de rugby prof-élèves. J’ai du mal à en placer une. Et le rugby. Et Brive-la-Gaillarde. Il est si loin de l’image que j’avais gardée de lui. Pour moi, c’était un jeune gringalet qui débutait et qui manquait de confiance en lui. « J’avais 26 ans, maintenant, j’en ai 73 et vous ? »

J’étais à la fois heureux d’avoir de ses nouvelles, de savoir que c’était lui mais un peu déçu qu’il soit si éloigné de ce prof d’anglais idéalisé. On ne devrait peut-être jamais retourner la terre du passé, on ne sait pas ce qu’on peut trouver en-dessous. Peut-être des graines prêtes à germer mais peut-être aussi des racines de mauvaises herbes. Allez savoir. En tout cas, je suis content de moi. J’ai retrouvé un de mes deux sauveteurs de quand j’avais été enlevé pour d’obscures raisons que ma mémoire semble avoir définitivement oubliées. J’aurais dû garder cette espèce de nouvelle que j’avais écrite. Et on aurait retrouvé le nom de sa collègue, prof de latin. Et on aurait pu voir qui avait raison. Les souvenirs ou la réalité, 46 ans après.