Il m’a demandé si je lui permettais de s’asseoir sur le même banc que moi. Alors qu’il y en avait d’autres, tout aussi ensoleillés que celui sur lequel j’étais installé depuis un bon moment déjà. Comme il m’a demandé l’autorisation, je n’ai pas pu refuser. Mais ça m’a quand même un peu contrarié. J’espère juste qu’il ne va vouloir me parler. Je ne suis pas forcément du genre à parler facilement aux gens que je ne connais pas. Et contre toute attente, c’est moi qui lui ai adressé la parole en premier : « Excusez-moi, auriez-vous l’heure, s’il vous plaît ? » « Oui, quinze heures quarante. » Un silence.

« Il y a longtemps que vous attendez ? » « Oui, ça fait un moment, maintenant. » « Sans vouloir être indiscret, vous aussi, vous attendez le… Vous attendez le… » « J’attends le temps qui passe, oui, moi aussi. » Silence.

Serait-ce possible que nous soyons deux à attendre que le temps passe ? Non, pardon, à attendre le temps qui passe. Le prochain temps qui passe ? Parce que ce n’est pas tout à fait la même chose, à vrai dire. Moi, j’ai déjà attendu que le temps passe mais j’ai moins souvent patienté pour le temps qui passe. Sauf que dans le dernier cas, ça dure souvent plus longtemps que dans le premier. « Et ce n’est pas la première fois, pour vous, je me trompe ? » « Non, vous ne vous trompez pas. » Silence.

Je ne vais quand même pas lui raconter ma vie. On ne se connaît absolument pas. Je ne l’ai jamais vu, moi, ce type, qui attend le temps qui passe, lui aussi. Je ne vais pas lui dire que la dernière fois, j’ai attendu un sacré bon bout de temps et j’étais tellement fatigué d’attendre, las d’être là, que quand le temps a passé, je me suis endormi et quand je me suis réveillé, j’avais pris une dizaine d’années dans la gueule et un peu de ventre dans le ventre. Je m’en suis tellement voulu que j’ai préféré ne pas revenir de sitôt. Mais là, ça m’a semblé important de revenir attendre le temps qui passe.

Sauf que cette fois, je ne vais pas m’endormir. Je ne veux pas prendre le risque de me réveiller vieillard. Sans avoir profité de cette vie qui me reste à vivre. « Et vous savez si ça peut encore être long ? » « C’est impossible de prédire le temps qui reste, monsieur. C’est pareil pour le temps qui passe. » Silence.

Parce que, en plus, si je m’endors de nouveau pendant que je serai dans le train du temps qui a passé, je risque de me réveiller à un mauvais moment et de ne plus retrouver tous ceux que j’aime. Et je n’ai pas envie de rendre hommage à mes chers disparus. Pas encore. « Mais vous partez, monsieur ? » « J’ai réfléchi, il y a quelque chose que je devais faire avant de venir ici. J’ai oublié. J’y vais. »

Silence. Travelling arrière. Fondu enchaîné sur du blanc pendant qu’à la dernière seconde, on entend le bruit de quelque chose qui arrive. Probablement le temps qui passe.