« Oui, je viens de monter dans le tram, je serai chez toi dans moins d’un quart d’heure, normalement. Ça va ? Oui, moi, ça va, le temps n’est pas terrible, c’est très humide et on ne peut pas sortir sans parapluie mais ça va. De toute façon, on aura le temps de parler de tout ça tout à l’heure. Attends, pendant que j’y pense, tu as eu des nouvelles de Marie-Anne ? Je voulais te le demander l’autre fois et j’ai oublié. Ah oui ? Ah bon ?  Tant mieux, alors. Enfin quand même, je la croyais plus vieille que ça. Il a quel âge, déjà, son fils… euh… Denis, oui, ça lui fait quel âge, maintenant ? Dix-neuf ans ? Tu as raison, elle est plus jeune qu’elle n’en a l’air… »

Excusez-moi, mais vous savez, ça ne nous intéresse pas votre discussion téléphonique, madame. C’est vrai, ça, je n’arrive pas à me concentrer sur mon bouquin car je n’entends qu’elle. J’ai beau lire et relire les mêmes phrases, je ne comprends rien à ce que je lis, je n’entends que son verbiage, que les navrants échanges qu’elle a avec quelqu’un au téléphone. Et elle parle si fort qu’elle en fait profiter tout le monde. Je ne comprends pas qu’on puisse avoir aussi peu de pudeur. Et qu’on soit aussi imbu de soi qu’on pense pouvoir parler ainsi, comme devant un micro. Elle ne m’a pas entendu, d’ailleurs. Excusez-moi (et en plus, c’est moi qui m’excuse !), ça ne nous intéresse pas du tout, madame. Votre discussion n’intéresse personne dans le tram.

Eh bien, figurez-vous qu’une dame noire a pris sa défense. « Heureusement qu’il y a des gens comme cette dame sinon, le tram, ce serait trop monotone. » Bon, j’ai compris. Un point pour ces deux malpolies. Je reconnais ma défaite. C’est moi le mauvais coucheur. J’emmerde certainement beaucoup de gens à lire en silence. Je ne me plaindrai plus. Chacun pour raconter haut et fort sa vie absolument pas passionnante, je pourrai même aller jusqu’à applaudir. Faire comme si ça m’avait beaucoup plu. Et je rongerai mon frein. Et je réfrènerai mes pulsions d’injures. Je resterai le mieux élevé des deux. Des trois. Ou des autres en général. Mais je persiste et signe, je pense que là, j’avais raison. Ni plus, ni moins. Pour la peine, là, je vais aller me mettre sur le canapé et me retirer du monde pour au moins une bonne sieste.