J’aime bien être le premier. J’ai toujours aimé ça. Et pas seulement le 1er janvier ou le 1er mai, non, j’aime bien être le premier tous les jours. Tout le temps. Depuis que je suis né jusqu’à ma mort, je suis fait pour être le premier. Sauf que le jour de ma naissance, il y a eu un bug, j’avais déjà un frère aîné. Alors, pour compenser de ne pas être le premier descendant de mes parents, je me suis formaté pour être un élève modèle. Je raflais tous les prix d’excellence. Avec les cadeaux qui accompagnaient ce titre qui ne m’a jamais blasé. Et ensuite, quand je n’étais plus le premier de la classe, au collège et au lycée, j’aimais bien être le premier à faire rire mes camarades. J’ai été le premier à vouloir être écrivain dans ma famille. Même si je ne l’ai pas fait, c’est l’intention qui compte. L’essentiel, c’est de participer.

Après, j’ai adoré qu’on me dise : tu es le premier ou tu as été le premier. Parce que dans ces cas-là, quelque part, on reste toujours le premier. Toute sa vie. Et ça, ça me va comme un gant. C’est même une notion et un sentiment qui ont été créé pour moi. En premier. J’ai été le premier à vraiment quitter le domicile familial car j’avais envie d’être le premier ailleurs. Dans la première ville de France. Paris m’a pris dans ses bras mais, si là, je n’ai pas été le premier dans les faits, je l’ai été dans ma tête. Je ne me suis pas pris pour rien mais c’est normal, quand on est le premier, on a ce privilège de pouvoir avoir les chevilles qui enflent un peu. Surtout que je cachais ça sous une espèce de fausse modestie.  Pour qu’on puisse me dire « mais si, tu es le meilleur. »

Sauf que moi, être le meilleur, si je ne suis pas le premier, ça ne me sert pas à grand-chose. Alors, je faisais beaucoup de choses, je faisais tout pour être le meilleur et le premier (ou l’inverse), principalement dans ma vie professionnelle. Et maintenant que je vieillis, j’aimerais plus que bien continuer de rester le premier. Par rapport à mes frères, par exemple, le premier à avoir eu les cheveux tout blancs avant l’âge. Le premier à avoir été cadre. Le premier à ne jamais vouloir être le deuxième ni le second. Et quand je serai en retraite, j’aimerais être le premier à faire l’ouverture d’Auchan pour faire mes courses, le lundi matin. Et quand je serai mort, j’aimerais être le premier à qui on pense quand on parlera des Stéphane. Je n’ai pas d’autre ambition. Je suis un mec simple, en fait.