Je me souviens d’un mauvais début de nuit, je devais être jeune adolescent et dans ma chambre de garçon boutonneux, il m’était venu à l’idée de compter jusqu’au maximum qu’il m’était possible de faire sans m’endormir. Je veux dire que je voulais arriver à un nombre que je voulais mémoriser avant de sombrer dans le sommeil pour pouvoir reprendre à ce niveau-là une autre fois, si j’en avais soit besoin, soit juste envie. Et je me revois encore en train de me dire : mille neuf cent quatre-vingt-dix-neuf et deux mille. Et m’arrêter là. Et probablement tomber dans les bras de Morphée.

J’ai toujours gardé ce résultat provisoire en tête et même encore aujourd’hui, il peut m’arriver d’y repenser si j’ai du mal à trouver le sommeil. Et là, alors que je m’étais installé sur le canapé, j’étais en train de réfléchir à ma proche mais encore trop lointaine retraite, d’ici deux à trois ans et je me demandais ce que je pourrais  bien faire pour occuper mes journées de jeune retiré. Alors, je me suis dit : et si je reprenais mon comptage là où je l’avais laissé, il y a peut-être quarante-cinq ans ? Après tout, il n’y a pas d’occupation idiote et encore moins inutile quand on a du temps devant soi.

Alors, j’ai mentalement fait un étalonnage. Je peux réciter les dix nombres suivant deux mille en à peu près dix secondes mais là, c’était facile et je pouvais aller vite. Mais combien de temps cela me prendrait-il quand je serai à plusieurs dizaines de milliers et des broutilles ? Alors, j’ai supposé que quand j’aurai des nombres vraiment trop longs à prononcer, même à voix basse, il faudrait compter entre 3 et 4 secondes pour le faire. Et j’ai coupé la poire à lavement en deux et j’ai décidé de valider 2,7 secondes par nombre. En récitant sept heures par jour, non, pardon, il faut déduire des pauses…

Oui, alors, en récitant environ 6h20 par jour, ça me prendrait donc 22 800 secondes par jour et si je divise 22 800 par 2,7, le temps moyen qu’il me faudra pour chuchoter un nombre, ça m’en fera 8 444 sur une journée. À raison de cinq jours ouvrés par semaine, ça me porterait à 42 222. Ensuite, si on tient compte d’une moyenne de 46 semaines ouvrées par an (oui, j’aurai le droit de prendre des congés, quand même), ça me ferait 1 942 222 nombre récités par mois. Partant de ce principe, en recommençant aux deux mille de quand j’étais jeune, il me faudrait donc… Il me faudrait donc…

Non, je ne peux pas m’engager bénévolement comme ça. Parce qu’il me faudrait un peu plus de 42 ans (42.91, pour être très précis) afin d’atteindre le milliard. Et ça, c’est totalement inenvisageable. Car, d’abord, rien ne garantit que je vais vivre 42 ans en retraite. Et ensuite, je n’en ai pas spécialement envie. Alors, si je dois faire ça pour m’occuper, je ne vais pas viser aussi haut. Je ne vais même pas me fixer d’objectif. Ce qui sera compté, récité, ça sera validé et quand je mourrai, le résultat final sera pour mes héritiers. J’imagine déjà leur tête, tiens. Ça m’amuse.