Encore une fois, elle était en train de pleurer quand je suis entré dans son bureau. Au début, quand elle est arrivée, qu’on ne la connaissait pas, on la prenait en sympathie et on venait la consoler en disant un peu n’importe quoi jusqu’à ce qu’elle accepte enfin de sourire et puis, de rire. Mais ce n’était jamais gagné. D’autant qu’on n’a jamais vraiment su pourquoi elle fondait en larmes, comme ça, subitement. Comme une éjaculatrice précoce, mais des glandes lacrymales. Alors, à force, on a fini par ne plus trop y prêter attention et maintenant, on en rit parce que ça devient ridicule. Surtout quand on a vu son vrai visage. Oui, parce que dans le boulot, c’est une sacrée peau de vache.

C’est vrai que comme le boulot, son chien et ses parents, c’est toute sa vie… Mais non, en fait, je ne suis pas d’accord. Ce n’est pas une raison pour faire chier tout le monde sous prétexte que tu es l’assistante du patron. Comme elle est célibataire, elle n’a jamais dû voir le loup et encore moins rentrer du bois pour sa cheminée, finalement, son mec, c’est le boss. Il est marié, deux enfants mais elle passe plus de temps avec lui, au travail que lui avec sa femme, chez lui. C’est donc un peu son mec par procuration… Du vieux pain sur son balcon… Oui, c’est ça, c’est tout à fait le genre. Mais attention, le même genre mais en pire, hein ? Nous sommes d’accord. Et là ? Attends, je vais te dire.

Elle m’a quand même confié (je me demande pourquoi, vu nos relations pas très amicales) qu’elle était bouleversée par ce mouvement anti-harcèlement des femmes, depuis quelques temps. J’ai pensé qu’elle avait peut-être subi quelque chose… Mais non, tiens-toi bien, elle m’a dit, entre deux hoquets, qu’elle n’avait jamais été harcelée, de toute sa vie. Je ne te cache pas que je me suis retenu de rire car ça aurait été déplacé mais même dans mes rêves les plus fous, je n’aurais jamais imaginé Sandrine me faire une telle confidence. Me dire une chose pareille. J’en suis resté baba, j’avoue ne pas avoir su trop quoi dire. Sauf : tu sais, il vaut peut-être mieux, si tu réfléchis bien !... »

Que n’ai-je pas dit ? Elle a redoublé de sanglots et ça m’a mis mal à l’aise. Car j’avais encore un peu de boulot à faire avant de partir et je n’avais pas l’âme secouriste au point de faire ne serait-ce même qu’une minute supplémentaire pour l’entendre s’épancher. Sauf que quelque part, j’ai quand même voulu en savoir un peu plus. « Au moins une fois, si quelqu’un voulait bien me toucher, même de façon déplacée, pour que je sache au moins ce que ça fait ! Snifff ! Snifff ! Beueueueueuh… »  Ah non, il ne faut pas compter sur moi pour m’y coller. Ah non, surtout pas. Plutôt mourir. Déjà que je refuse de lui faire la bise le matin car je prétexte presque toujours que j’ai mal à la gorge, on ne sait jamais…

Tu comprends, qu’elle soit moche, bouffie et pas très plaisante à voir, c’est une chose et même les filles pas belles ont droit à ce qu’on leur dise bonjour gentiment mais elle, comme je la connais un peu avec les saloperies, les coups en douce qu’elle est capable de faire… Non, non et non. Et en plus, tu le sais comme moi, elle a mauvaise haleine. Et elle sent même un peu le renfermé jusque sur ses vêtements. Et je ne te parle pas de cette odeur de pipi, parfois. Oui, depuis qu’elle nous a dit qu’elle faisait dormir son petit yorkshire avec elle, sur son oreiller et qu’il était incontinent… Non, que veux-tu que je te dise. Moi, je me dis que pour être harcelée, il faut un peu le mériter.