Quand je dis que je ferais mieux de prendre modèle dans les stocks, je me demande pourquoi certains haussent les yeux et lèvent les épaules au ciel.

Parce que c’est vrai ce qu’on dit dans les chaumières (et peut-être même certaines champignonnières, allez savoir), quand on n’a rien à dire, il vaut mieux se taire. Et se terrer dans son coin en attendant qu’on ait quelque chose d’intéressant à sortir ou qu’on nous autorise à parler. Et là, aujourd’hui, c’est un jour à ne pas ouvrir la bouche. À se la coudre et à jouer à Motus.

Parce que je ne sais pas de quoi parler et je m’interroge : qui va s’en rendre compte ? Est-ce que ça vaut quelque chose pour quelqu’un, quand j’écris, souvent, pour rien, juste comme ça. Alors, oui, je me dis que je ferais mieux de prendre modèle dans les stocks, là où je travaille. Comme ça, je suis sûr de ne pas me faire attaquer pour irrespect ou propos moqueurs et avilissants. Voire dégradants.

Parce que si je dis que je ferais mieux d’être muet, parfois, on pourrait me reprocher de parler de ceux qui ne peuvent pas sans savoir ce que c’est que de vivre avec un tel handicap. Et justement, si c’est pour sortir une phrase aussi alambiquée, mieux aurait-il fallu être sourd que de l’entendre. Pas de pot, hein ? Je ne suis ni malentendant, ni mal-parlant, ni malvoyant. Je suis banal.

Et quand on est banal, que peut-on espérer dire aux autres qui pourrait capter leur attention voire leur intérêt ? Parler d’eux ? Je ne sais pas bien faire ça surtout quand je les connais pas. Ou peu. Alors, il me reste deux solutions : parler de moi ou parler pour ne rien dire. Ce qui revient sensiblement au même si on y regarde de plus près. À condition de ne pas être aveugle.

Donc, j’en reviens toujours au point de départ : je ferais mieux de prendre modèle dans les stocks. Là où je travaille, on a des caisses et des bacs de poissons un peu… non, plutôt beaucoup morts et qui attendent d’être repérés par des poissonniers pour être achetés et mis en étalage sur des bancs de marchés ou de magasins. Et je n’en ai encore vu aucun qui se plaignait de sa situation.

Une situation pourtant peu enviable. Être là, les uns sur les autres, dans le froid ambiant de cette plate-forme réfrigérée. Pas de quoi se relever la nuit en se tapant sur les cuisses. Que n’ont aucuns poissons (oui, le pluriel est volontaire.) Moi, il y a longtemps que j’aurais maugréé, pesté voire pleurniché mais eux, non. Ils sont là, d’une patience incommensurable. Inégalée.

Qui sait si certains n’auraient pas leur mot à dire. Je ne sais pas moi, même un simple « arrggh » ou un bon gros « à gla-gla », ça n’engage à rien. Non, ils savent se tenir tous ces poissons et ces coquillages morts. Ils n’ont rien à dire alors, ils la ferment. Et moi, je pense vraiment que certains jours, au lieu de me forcer, je ferais mieux d’être un peu mort et de ne pas ouvrir la bouche.

Mais attention, hein, juste un peu mort pendant quelques heures, le temps de me reprendre en main. Et mieux revenir le jour d’après. Bonne idée, ça.