Il fallait bien que ça arrive un jour. Elle aurait pu s’en douter. Même si aujourd’hui, elle ne peut plus se rendre compte de son erreur. De ses nombreuses erreurs. Mais Nadège, la femme de ménage qui remplace Laura depuis quelques semaines, elle n’a pas été capable d’écouter les recommandations que je lui avais faites. Ni même de prendre en compte les interdictions que j’avais pris soin de formuler par écrit. Après tout, si elle n’a voulu en faire qu’à sa tête, ça lui aura fait les pieds. Moi, il ne faut pas me chercher.

Déjà, je ne supportais pas qu’elle ne remette pas les choses à leur place. À leur place même légèrement approximative mais, par exemple, les deux radios-réveils, elle ne pouvait pas s’empêcher de les mettre contre le mur, alors que nous, nous préférions les mettre en oblique afin de ne pas avoir à se tordre le cou pour lire l’heure en pleine nuit. Mais non, elle, elle s’est obstinée. Elle a été incapable de comprendre que ce n’était que de la logique pure et dure. Et en plus, à ce que je sache, ce n’est pas elle qui avait besoin de consulter ces appareils.

Pour salle d’eau, c’est pareil. Elle s’est entêtée à vouloir toujours mettre les choses les plus couramment utilisées à l’autre bout du plan de travail. Moi, les brosses à dent, même l’électrique, le porte savon et le dentifrice, je les mets contre le lavabo. Elle, non. Du coup, si on se sert du petit savon, quand on a les mains mouillées, on met de l’eau partout. Pareil pour le porte-serviettes à la sortie de la douche. Elle, non. Elle le poussait toujours contre le mur à l’opposé de là où on en a besoin.

Ce qui m’a énervé, aussi, c’est dans la cuisine : elle s’est acharnée à vouloir bouger le gros robot Kenwood, celui qui pèse une tonne, probablement pour bien montrer qu’elle était passée par là avec son éponge et son chiffon, sauf que cette idiote, elle le repositionnait toujours à l’envers : les boutons de commande contre le mur. Le four à micro-ondes, alors qu’il faut laisser un espace entre le mur et l’appareil, elle n’a rien fait que le coller contre. Que voulez-vous, elle ne comprenait rien à rien.

Ce qui m’a fait le plus sortir de mes gonds, c’est quand elle s’est mis dans la tête de faire la poussière dans les bibliothèques. Qui sont vitrées. Je n’aime pas qu’on touche à mes livres même si ce sont principalement des livres de poche. J’ai mis des Post-it pour qu’elle ne s’en occupe pas : « merci de ne pas toucher aux livres » et je vous le donne en mille comme en cent : elle a touché au livres. Elle les a déclassés. Elle en a fait tomber et ça me fait mal pour eux de les voir désormais tordus.

Et là, je suis entré dans une rage noire. Je n’ai pas su me contrôler. Je lui ai cogné sur la gueule avec une pelle à tarte (désolé, je n’ai pas de vraie pelle), je l’ai piquée partout avec des cure-dents en bois et je lui ai fait bouffer la lettre Q du Scrabble de voyage. Comme elle était inconsciente, je me suis demandé si ça servait à quelque chose de continuer à me venger sur elle. Bien sûr que non. La violence n’a jamais rien résolu. Alors, je l’ai achevée pour abréger ses souffrances.

Je suis descendu par l’escalier de service et là, comme j’avais repéré une trappe, je l’ai mise dedans et j’ai tout rebouché. Avec du déodorant. Et je suis revenu pleurer sur mes livres abîmés. Je ne suis pas quelqu’un de violent mais il ne faut pas qu’on me pousse trop dans mes limites. Et je suis allé dans la salle d’eau et j’ai dit à ma brosse à dents : « ça y est, c’est fini. » Idem pour mon robot, je l’ai rassuré. On ne le mettra plus jamais au coin.

Je me dis juste que je n’aurais pas dû. Non, je n’aurais pas dû la mettre où je l’ai mise. Il y a trop de risques qu’on la découvre un jour avant que moi-même, je disparaisse du quartier. Pour la précédente, je m’y étais mieux pris. Je l’ai mise dans les fondations de l’immeuble qu’ils sont en train de construire pour les vieux, là-bas, rue de la Faïencerie. Vous verrez, messieurs-dames, les futurs occupants, elle était assez jolie, Laura.

Pardon, on m’appelle au téléphone… Oui, allo ? Lui-même… Non, on n’a pas vu Nadège. D’ailleurs, on s’apprêtait à vous appeler. Parce que ça nous a beaucoup étonnés de ne pas la voir, ce matin. Et on a eu peur que ça fasse comme avec Laura. Qu’elle ne vienne pas et que personne ne nous prévienne… Tant pis pour aujourd’hui mais merci de nous dire si elle va bien venir vendredi prochain afin que l’on s’organise.