Quand il est mort, le poète, il y aura quarante ans dans deux jours, je me suis senti triste, comme dans la chanson car ce poète-là, c’est lui qui m’a donné le goût des vers et je l’avais même choisi pour mon oral de rattrapage au bac français puisque je m’étais ramassé à l’écrit (3/20 à la grande déconvenue de ma prof de français qui n’a pas compris pourquoi j’avais fait un tel hors-sujet : ne parler que de mon antimilitarisme sur un commentaire de texte qui parlait de la mort) et c’est sa pomme, au poète, qui m’a sauvé avec un 15/20, cette fois :

« Sur une assiette bien ronde en porcelaine réelle
une pomme pose
Face à face avec elle
un peintre de la réalité
essaie vainement de peindre
la pomme telle qu’elle est
mais
elle ne se laisse pas faire
la pomme
elle a son mot à dire
et plusieurs tours dans son sac de pomme
la pomme… »

Je n’ai pas analysé le texte à proprement parler mais j’ai évoqué ce qu’il m’inspirait : la musicalité des mots, mon propre goût pour l’écriture et l’apparente légèreté des lettres. Ça a beaucoup plus à cette femme de quarante-cinquante ans qui a dû tomber sous le charme sur le côté un peu brouillon de l’élocution de ce jeune de dix-huit ans, pas très à l’aise à l’oral pour bien exprimer sa passion pour la poésie. C’est Jacques qui m’a sauvé des eaux du bac. Jacques Prévert.JA

Prévert dont les recueils de poésie m’ont toujours suivi, à chaque déménagement. Même si je ne les ouvre pas souvent, je les ai près de moi. Je sais qu’ils sont là, jamais loin. Et je sais qu’en cas de besoin, je peux les ouvrir facilement. Et Prévert, pour moi, ce n’est pas que ça, il m’a ouvert des fenêtres qui elles-mêmes s’ouvraient sur des horizons multiples. Jusqu’à ce que je le rencontre dans les livres, je n’écrivais que des bouts rimés mais lui, m’a montré la voix de la poésie libre.

La poésie libre de toute contrainte, qu’elle soit dans le choix de ne pas faire de rimes, dans celui de ne pas respecter un nombre de pieds et/ou un nombre de vers par texte et par le fait qu’on pouvait parler de choses du quotidien avec un peu de sourire, qu’on pouvait écrire « je t’aime » à quelqu’un sans tomber dans le pathos ou le mélodrame.

Quand il est mort le poète, j’ai ressenti un grand vide et j’ai continué à en écrire, des vers. Des vers à sa santé. J’ai libéré ma parole en la figeant dans l’écriture tantôt parnassienne, tantôt contemporaine. Et j’ai tout dit de moi à travers des phrases et des phrases et des phrases qui parfois pouvaient faire penser qu’elles ne rimaient à rien mais en filigrane, dans un petit coin de mon esprit, il y avait toujours une pensée pour le grand Jacques, pour le maître.

C’est aujourd’hui dimanche, deux jours avant le 11 avril, que j’avais envie de lui faire un petit coucou. Saluer les siens, par la même occasion : le cancre, Barbara, les escargots qui vont à l’enterrement, Betty, Paris, Picasso, l’oiseau, la rue de Buci, la Seine, l’automne, le marchand d’esclaves, Vincent Van Gogh, la fleuriste, les peuples heureux, Georges Ribemont-Dessaignes, le garde-barrière, le gardien de phare, trois allumettes, Adrien, l’aveugle tardif, les feuilles mortes, le porte-plume, l’instituteur, la sentinelle, les grifouillis dans les fouillis gris, les enfants de Bohême, les marchés aux fleurs, l’amour et un raton-laveur.