Je ne sais pas depuis combien de temps je suis allongé, attaché, dans cette pièce sombre, à peine éclairée à un seul angle, d’un néon faiblissant mais j’aimerais bien savoir pourquoi je suis ici et pas dans mon vrai lit. Tant qu’à dormir, j’aime mieux l’idée de ma couette que cette espèce de table dure comme tout et ces sangles aux chevilles et aux poignets pour m’empêcher de bouger les jambes et les bras. Mais je suis donc prisonnier ? Je viens de réaliser ça…

En plus, j’ai soif. Et je n’ai pas forcément très chaud. Pourtant, j’ai toujours mon polaire et ma doudoune du bureau. Je pense que ce sont mes nerfs et la peur de ne pas savoir ce qui se passe qui me donnent cette sensation de fraîcheur intense. La seule chose de positive que je retire de cette situation saugrenue, c’est que j’ai l’impression d’avoir beaucoup dormi, pour une fois. En même temps, il se peut que je n’aie dormi qu’une heure et que je pense en avoir dormi vingt-quatre.

Comme je ne sais même pas quelle heure il est ni quel jour nous sommes… j’ai l’air malin, là. Chut, j’entends du bruit derrière le mur. Et derrière la porte. Quelqu’un semble venir… Qu’est-ce que je fais ? Je ferme les yeux pour faire croire que je dors toujours ? Non, je préfère savoir ce qui se passe et qui se cache derrière cette mauvaise plaisanterie. Voyons voir qui va venir vers moi… je ne sais pas pourquoi mais j’ai l’impression que c’est un homme. Est-ce une bonne nouvelle ?

Il n’est pas tout seul, un autre le suit. Ils portent un masque. Il y a un grand sec et un petit trapu. Et en les voyant s’approcher, sans dire un mot, je ne sais pas ce qui me prend mais j’ai envie de les provoquer : « Si c’est pour un plan à trois, merci, je n’en ai pas envie. » Le grand hausse les épaules et le petit s’arrête comme s’il cherchait à comprendre ce que je viens de dire. Le grand semble être le chef. « On ne va pas te demander grand-chose, mais juste d’arrêter de faire bien ton travail. Ni plus, ni moins. Si tu acceptes, tu signes un document et tu pourras partir. Sinon… »

« C’est gentil de me dire que je travaille bien, pour une fois, je ne m’attendais pas à ça. Ce sont de jolies étrennes. » « Ça veut dire que tu refuses ? » Le petit trapu semble trépigner comme s’il voulait faire signe au grand sec. « Ça veut dire que j’ai très bien compris qui vous êtes, tous les deux et ça ne me surprend pas. Et comme j’ai des supers pouvoirs, vous ne pourrez rien contre moi. En revanche… moi, je peux beaucoup contre vous. N’est-ce pas Freddy ? » « Mais comment vous m’avez reconnu ? Mais comment il m’a reconnu, Christian ?»

« Ta gueule, Freddy, c’est malin, maintenant, il sait qui on est ! » Pendant qu’ils tentent de s’expliquer, je bande tous mes muscles et je pense très fort à la formule magique qui me permettra de me détacher : « bacala bacala bacalao chips handfish bacala bacala bacalao » et sous leurs yeux médusés, les sangles qui me retenaient lâchent et je peux me relever, les regarder de haut et leur montrer que j’avais un enregistreur dans l’oreille et que maintenant, j’ai des preuves contre eux. Avant de prendre la fuite en courant en les laissant un peu médusés.

Depuis, ils ont été arrêtés et les employés de la boîte ont voté le fait qu’on n’en voulait plus, de ces patrons plus ou moins salariés qui se foutaient de tout et nous avons pris les choses en mains. Ça n’est pas toujours facile mais nous allons bien nous en sortir, non ? Et moi, je ne tire aucune gloire de ce qui s’est passé. Personne n’est au courant, sauf Christian et Freddy mais comme ils n’ont rien compris… La seule chose qui me fait vraiment plaisir, c’est d’avoir appris que je travaillais plutôt bien. Pour quelqu’un qui n’a pas été augmenté depuis onze ans…