Moi aussi, aujourd’hui, je vais être un expatrié. Je vais devoir émigrer ailleurs pendant un peu moins d’une heure. Je vais devoir prendre la route pour ne pas rester visible des forces de l’ordre, des milices anti-migrants et des journalistes qui ne s’intéresseront pas à moi vu que ce qui compte pour eux, c’est de faire du buzz. Avec seulement deux « z » ? Oui, avec seulement deux « z », ils sont déjà assez prétentieux comme ça. Oui, je vais prendre la route avec comme seul bagage, mon petit sac en bandoulière, celui avec mes papiers, mon porte-monnaie (qui ne contient pas grand-chose) et un stylo. Ainsi que ma carte d’abonné aux transports de Bordeaux Métropole (parce qu’on ne dit plus Cub mais Métropole – la Cub a pris le bouillon et certains élus l’ont eu dans la Cub !) et celle d’abonné UGC illimité. Sans oublier la plus vitale de toutes : la carte de Sécurité Sociale.

Je ne sais où je vais aller errer. D’ailleurs, si je le savais à l’avance, ça ne serait plus de l’errance. Mais je sais que j’ai deux ou trois destinations possibles : soit un grand magasin culturel dont le nom que je ne peux citer sans craindre de lui faire de la publicité non autorisée, dont le nom comporte quatre lettres, commence par FN et se termine par AC. Mais je n’ai rien dit. En tout cas, aller voir un peu les sorties littéraires, principalement au rayon des livres de poche et accessoirement celui des disques et des DVD. Juste histoire de ne pas traîner dans les rues. Je n’ai rien à acheter. Si je désencombre mon appartement, ce n’est pas pour y remettre des livres en plus. Si vraiment certains me plaisent, ça peut attendre après le déménagement. D’accord. Mais même pas un ou deux ? Non même pas un ou deux. Ou alors, il faudrait vraiment que mon envie de les prendre aujourd’hui soit irrépressible.

Avec tout ça, je vous ai dit que j’allais devoir aller vagabonder pendant un peu moins d’une heure. Mais je n’ai pas dit pourquoi ? Je n’ai pas dit pourquoi je n’ai pas le droit d’aller m’allonger sur le canapé, dans mon salon, chez moi et de fermer les yeux en espérant sombrer dans une sieste au sommeil qui me permettrait d’oublier que j’ai la migraine depuis que je suis levé. Que je n’ai pas le droit non plus de regarder la télévision. Ni de rester à lire sur mon lit. Non. On me chasse de chez moi, proprement mais fermement, car pendant un temps qui ne devrait pas dépasser la demi-heure, en toute logique, il y a une visite de l’appartement avec Alexandre, l’agent immobilier de moins en moins exclusif. Et comme c’est préférable que nous ne soyons pas là au moment où les gens vont venir. Je vais donc être un expatrié de trente à quarante minutes. Vivement après que je puisse rentrer chez moi.