À près de cinquante-sept ans, j’ai eu cette chance incroyable de ne jamais avoir eu l’occasion, de ne jamais avoir été obligé de voir un mort en vrai. De voir un cadavre. De voir un corps inerte, les mains jointes, les yeux clos, allongé sur un lit dans une ambiance on ne peut plus feutrée, avec quelques bougies et des odeurs d’encens pour en masquer d’autres. Je n’ai jamais vu un mort à qui ça venait juste d’arriver, non plus. C’est-à-dire que je n’ai jamais vu un accidenté de la route qui venait d’être tué sur le coup. Ni même un noyé sur une plage. Et encore moins, un mec qui se serait fait tiré dessus, lors d’un attentat ou d’un règlement de compte.

Non, les seuls macchabées que j’ai pu voir, jusqu’à présent, c’était principalement au cinéma ou à la télévision, ceux des livres, ça ne compte pas, on ne fait que les imaginer et comme je n’en ai jamais vu en vrai, c’est difficile pour moi de concevoir ou de supposer la chose. Oh bien sûr, dans de nombreux films, on en voit tomber sous des balles d’armes à feu, dans certains autres, on assiste aux derniers instants d’un personnage alité chez lui ou à l’hôpital, et parfois même on est témoin d’une toilette du mort. Ça m’est déjà arrivé d’en voir deux ou trois fois dans une salle obscure, pour des longs métrages qui ne sont pas très commerciaux, je dois bien le reconnaître.

Il m’est arrivé de rire aux dépens d’un défunt. Je veux dire que certains films parlent de la chose sur un ton burlesque et ça n’arrange pas mes affaires, une fois que je suis sorti de la salle de cinéma car encore une fois, tout ça, c’est de l’art, pas la réalité. Et on va aussi oublier les nombreuses dépouilles de mouches, de moucherons, d’insectes au sol que j’ai pu moi-même tuer mais aussi tous les animaux morts : chiens, chats, pigeons, poules, souris… qui ne m’ont jamais amené jusqu’à vivre un deuil. Non, vraiment, la mort c’est comme quelque chose de virtuel depuis toujours, pour moi. Au mieux, ça m’émeut. Au pire, je reprends un peu de pâtes au gratin, si je suis à table.