Onze ans dans cette entreprise étrange et pénétrante, comme les odeurs qu’elle dégage. Oui, parce que quand on bosse chez un mareyeur, même dans les bureaux, on sent le poisson. Mais pas que. On sent le poisson mort. Et ça, il y a des matins où c’est plus difficile que d’autres. Mais contre mauvaise fortune, bon cœur, on s’accroche et on n’oublie pas de mettre une fleur à son fusil sinon, ce sont ses jambes à son cou qu’on risque de prendre. Et voilà, j’y vais chaque matin, du mardi au samedi, jours fériés compris, sauf quand c’est le 25 décembre, le 1er janvier ou le 1er mai.

Onze ans dans cette boîte qui n’est pas une boîte à sardines mais pas loin. Non, je plaisante. Onze ans que j’aurais aimé ne pas voir passer car dans ces onze ans, il y en a quand même presque dix. Début août, ça fera exactement dix ans qui appartiennent à ces onze. C’est-à-dire que ma dernière augmentation de salaire remonte au 1er août 2006 où là, on m’a royalement gratifié de 5 centimes d’euro de plus par heure travaillée. Non, je ne plaisante pas, cette fois. Cinq centimes de l’heure. Et depuis, rien. Nada. Que tchi. Que tchi, que tchi, aïe, aïe, aïe. Ooups, pardon, ça m’a échappé.   

Onze ans dont dix sans augmentation de salaire. Du coup, hier, pour fêter mon entrée dans l’entreprise, pour célébrer cet anniversaire, j’ai quand même voulu marquer le coup. J’ai organisé un pot pour mes collègues. Et j’ai bien fait car dans quelques petites semaines, dix d’entre eux partiront. On appelle ça une charrette. Et moi, je resterai là. Avec la même rétribution mais ce n’est pas ça que je voulais dire : je voulais dire que j’ai offert de l’eau du robinet à mes collègues. En leur expliquant que compte tenu de mon salaire, je n’avais même pas eu les moyens de leur offrir de l’eau pétillante.