Il y a onze ans aujourd’hui, j’avais onze ans de moins et j’étais loin de me douter que ça allait durer autant d’années. Parce que je suis arrivé dans un endroit très, trop étrange. Je n’imaginais même pas y rester plus de dix minutes et encore moins y revenir le mardi suivant. Parce que le 18 mars 2005, c’était un vendredi, jour du poisson par excellence mais il ne faut plus le dire parce qu’on est dans un état laïc. C’était un vendredi, vive le vent, vive le vent, vive le vendredi…

À vrai dire, j’étais venu la veille pour un entretien rapide, debout contre des étagères de classeurs clients (j’allais l’apprendre par la suite) et on m’a demandé de venir le lendemain, le 18 mars pour un essai. Et j’y suis allé. J’ai commencé ma première journée dans un bungalow posé dans un coin d’une plateforme réfrigérée et j’ai pointé mes premiers bons de livraison. Sous l’œil méfiant de la mère du patron, cette chère Nicole. Je peux dire chère, maintenant, car il y a prescription, désormais.

Je me souviens aussi que j’étais arrivé à 5h30 pour embaucher à 6h, comme c’était indiqué dans l’annonce et comme le comptable me l’avait confirmé, la veille. Sauf que la patronne a regardé sa montre avec insistance en me voyant arriver. Je m’étais dit que comme je suis un névrosé de l’horaire, arriver une demi-heure plus tôt, ça allait faire son effet. Eh bien que nenni ! « Vous êtes en retard, ça commence bien. » « J’ai une demi-heure d’avance ! » « Non, il fallait venir pour 5h ! »

Dès le deuxième jour, le mardi suivant, je suis arrivé à 4h30, systématiquement. Et au lieu de débaucher à 13h20, je débauchais quand j’avais fini mon travail et encore, parfois, il me fallait l’aval des patrons. Au cas où il y aurait eu autre chose à me faire faire. Et donc, je finissais à 13h30, 14h, 14h30 ou encore plus tard. J’étais pris dans un engrenage pervers dont je n’allais pouvoir me sortir qu’à coup de dépression nerveuse et menaces d’aller en justice pour qu’on me paie toutes mes heures.

Onze ans dans cette entreprise qui sent le poisson. De Bègles à Bordeaux (barrière de Bègles), de Cenon à Floirac et maintenant à Lormont avant de retourner prochainement sur Bordeaux, au M.I.N. de Brienne, j’ai vu les fondateurs vendre leur entreprise à un gros indien pervers. Nous nous sommes fait racheter par une société d’investissement. J’ai connu 6 directeurs généraux depuis trois ans et demi. J’ai connu des moments de gloire mais aussi des crises de larmes. C’est ainsi. Ça fait onze ans que ça dure et il faudrait que je tienne encore cinq ans.