Je crois que je commence à comprendre ce que pouvait ressentir Jacques Chirac, avant d’être enfin élu président de la république, dans les deux ou trois ans qui ont précédé cet évènement majeur dans sa vie. Et je commence aussi à comprendre pourquoi les Guignols de l’Info de l’époque en avait après lui en lui faisant dire « putain, encore deux ans » car moi, c’est exactement ce qui m’arrive en ce moment. Je compte les années. Non pas en vue d’être élu président de la république, ni française ni d’ailleurs, d’ailleurs (tiens, ça, c’est drôle, désuet mais drôle) car je ne serai jamais élu président de quelque pays que ce soit. Dans le meilleur des cas, si je devais me lancer en politique, ça ne serait que pour être dictateur. Et rien d’autre. Et là, nul besoin de faire un compte à rebours sur un ton un peu désespéré pour cacher une certaine impatience.

Non, moi, si je me dis que putain, encore cinq ans, environ, parce que je ne suis pas à quelques mois près (et quelques mois, ça peut vite faire un an de plus) mais grosso et modo, dans l’idée, c’est exactement ça que j’avais en tête, ce matin alors que j’étais à mon travail, prêt à faire une grosse bêtise. Je vous jure que j’étais à deux doigts (je suis gourmand) de demander un entretien à mon directeur pour lui demander de partir. Proprement. Dignement. Ce qui est la moindre des choses vu que je suis membre de l’ADMD. Mais là, je voulais aller le voir et lui dire que je n’en pouvais plus. Je n’en peux plus de travailler dans de telles conditions où tout le monde s’en fout, de l’employé de la base la plus basique au directeur au plus haut sommet de la hiérarchie. Je n’en peux plus de voir que tout le monde semble s’en foutre. De voir que tout le monde fait ce qu’il veut. Impunément et égoïstement. Chacun pour sa gueule, jamais plus loin que le bout de son nez.

Et je n’en peux plus de voir les résultats qui s’amenuisent de semaine en semaine et que personne ne tente rien pour contrecarrer cette descente aux enfers. Personne. Du coup, je me suis dit que, au lieu de m’user les nerfs, au lieu de me rendre malade, le mieux, le moins pire serait que je fasse comme les plus gênés : partir. Et tant pis si je dois galérer après pour retrouver un travail à mon âge. Mais là, je n’en peux plus. Commencer ma semaine comme ça, c’est au-delà de mes possibilités actuelles. Mais non, finalement, je me suis raisonné. J’ai pris trois granules d’Arnica et je me suis plongé corps et âme dans mes pointages et dans mes contrôles. En ruminant quand même un peu ma rancœur. Et en me demandant pourquoi le temps passe si lentement, quand je suis au travail. Putain encore cinq ans, environ, avant la retraite. D’ici là, je vais manger beaucoup de pommes, certainement.