Je suis à mon travail, il est exactement 11h22 au moment où je commence à écrire pour mon billet du jour. J’ai terminé et sauf erreur de ma part, tout est fait (mais « je ne fais jamais d’erreur », comme disait mon assistante Claire, au siècle dernier – autres temps, autres mœurs) et là, je ne vais même pas pouvoir partir maintenant car je suis obligé d’attendre que midi sonne et que le pot de départ d’un de mes collègues démarre. Parce qu’il tient absolument à ce que je sois présent, il a même prévu de le commencer à midi pile pour être sûr que je ne serai pas parti. Chaque jour de la semaine, il m’a demandé de lui confirmer que je serai bien là. Parce qu’il a préparé un discours et ça lui ferait vraiment plaisir que je l’écoute.

« Un peu comme tu as fait à Frank, à Frédéric, à Patrick, il y a deux ou trois ans » m’a-t-il précisé en me faisant un clin d’œil. Cela signifie-t-il que ça va être drôle ? Cela veut-il dire que si ça se trouve, même moi, je ferai partie de ses cibles pour qu’on s’amuse de tout le monde sans exception ? Je n’en sais fichtre rien mais quelque part, j’ai confiance car de tous mes collègues du service commercial, Thomas, celui qui part aujourd’hui, est sans doute le plus cultivé, le plus élégant et le moins vulgaire. Maintenant, j’espère juste que ça ne va pas durer des heures car j’avoue que je suis encore bien à plat. Je suis venu travailler alors que j’aurais pu me faire arrêter, il faut simplement ne pas m’en demander plus que de raison. La plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu’elle a, on le sait bien.

Il me reste encore une demi-heure à attendre avant de le début des festivités. Si ça commence à l’heure… on le sait bien, les spectacles ne sont jamais à l’heure… Passons… Du coup, Thomas a éveillé une certaine curiosité en moi et a réanimé quelques souvenirs plutôt sympas. Des souvenirs d’une époque qui, comme pour beaucoup de choses, me semble bel et bien révolue. Une époque où on avait l’impression que ça n’était pas terrible mais on ne pouvait pas imaginer que ça serait encore pire. Mais ne restons pas le regard perdu dans ce qui n’est plus. Tournons le dos à cette nostalgie qui n’a pas sa place dans le milieu professionnel.

Et donc, là, je me suis remémoré le procureur que j’ai été contre Frank afin de lui signifier sa mise sous les verrous. Je me suis souvenu avec une certaine tendresse de Lady Chantilly, la reine de la crème fouettée, qui s’est présentée comme la coach en chanteuse et danseuse de cabaret de Patrick, un bon collègue qui n’avait absolument rien de féminin mais qui a joué le jeu. Je me suis souvenu de la peur mais surtout du plaisir que j’ai ressentis à jouer ces personnages, à faire jouer les collègues que je voulais honorer et à entendre rire les autres. J’ai fait ça, en crescendo (avec de plus en plus de mise en scène et d’accessoires) pour quatre ou cinq potes (et potesse) jusqu’à ce que je décide d’arrêter mes pitreries. Pour préserver ma réputation de mec sérieux.

Et donc, là, à dix minutes du début du discours tant attendu de Thomas, je suis en train de commencer à tout fermer : mon bloc tiroir, mon armoire, je termine l’écriture de ce billet que je publierai de chez moi et ensuite, je n’irai pas me poster devant la porte du réfectoire car ça ferait vraiment trop celui qui n’attend que ça mais mentalement, oui. Et j’espère vraiment que Thomas va nous faire rire. Au pire, si ça n’est pas le cas, je saurai dire deux ou trois choses mais non, il ne faut pas. C’est sa décision à lui de faire un discours. Je ne vais pas lui voler la vedette, quand même. Pourtant, depuis ce matin, j’en ai eu des idées pour parler de lui. Non, laissons-le partir de lui-même. Et souhaitons-lui bonne route.